Vous avez récemment publié un article intitulé « Autopsie du secteur pétrolier et rôle trouble de la SNH ». Que reprochez-vous exactement aujourd’hui aux autorités dans la gestion des ressources pétrolières ?
Je ne leur reproche rien. J’ai simplement fait une analyse du secteur pétrolier. Je constate que le Cameroun commence, dans les années 1980, avec une production de 185 000 barils par jour. Aujourd’hui, nous sommes autour de 100 000 barils par jour. Cela me questionne. Les failles sont là. Un pays qui veut garder son statut de pays producteur de pétrole doit se concentrer sur l’amont et l’aval pétroliers.
Le Cameroun a quand même bien fait, à l’époque, de créer la SNH, la Société nationale des hydrocarbures, avec des missions bien précises. Sauf que la SNH s’est beaucoup plus concentrée sur l’aval pétrolier, tout en abandonnant l’amont pétrolier.
Voilà comment, au fil des années, nos réserves sont en train d’arriver à leur terme. Depuis avant les indépendances, nous avons eu trois champs pétroliers. Jusqu’à aujourd’hui, nous exploitons encore les mêmes champs pétroliers. Entre-temps, aucun nouveau champ pétrolier n’est entré en production. Or, pour tous les champs pétroliers, plus vous produisez, plus les réserves diminuent. Nous sommes donc arrivés au déclin : les puits n’arrivent plus à donner autant de pétrole. Les réserves que nous avons aujourd’hui au Cameroun, par rapport à notre production journalière, ne suffiraient que pour une dizaine d’années. Si, avant dix ans, nous n’avons pas mis un autre champ en production, d’ici 2036, le Cameroun pourrait devenir un pays non producteur de pétrole.
Et je pense que la SNH est déjà en train de préparer le Cameroun à entrer dans cette phase-là, notamment avec la construction de la nouvelle raffinerie et d’une unité de stockage à Kribi. La SCDP est également en train de construire une unité de stockage. Le Cameroun s’apprête donc déjà à mettre en place des infrastructures permettant d’importer du carburant et de le raffiner pour la consommation. C’est ma lecture. Mais je dis que, là, nous allons montrer aux yeux du monde entier que nous ne sommes plus réellement un pays producteur.
Je ne veux pas croire que Dieu nous a discriminés : la Guinée équatoriale est riche en pétrole, le Nigeria est riche en pétrole, le Gabon est riche en pétrole, le Congo est riche en pétrole et le Cameroun serait pauvre en pétrole. Je ne crois pas à cela. Nous n’avons rien fait pour mettre en valeur notre offshore. La géologie ne connaît pas la discrimination. S’il peut y avoir du pétrole en Guinée équatoriale, il peut aussi y en avoir au Cameroun. C’est la même structure, le même bassin. Nous avons le Nigeria à côté, avec le delta du Niger, qui est très riche en pétrole. Nous sommes une partie de ce delta.
L’Ile de Bakassi,est une partie du delta du Niger. Dans ma thèse doctorale portant sur la marge atlantique de l’Afrique et son potentiel en pétrole et en gaz que j’ai réalisée en Russie j’ ai démontré que toute la marge atlantique africaine est riche en pétrole et en gaz. Il y a eu les mêmes phénomènes géologiques, avec les mêmes types de roches, de pièges et de réservoirs. Il est donc difficile de comprendre que nous en soyons à une production aussi faible. Rien que le Tchad, qui possède un bassin continental et qui n’a pas d’offshore puisqu’il est enclavé, produit aujourd’hui beaucoup plus de pétrole. Le Gabon et le Congo ont également des niveaux de production supérieurs.
Qu’est-ce qui ne marche pas ? Ce qui ne marche pas, c’est que nous avons échoué dans la mise en place de notre stratégie. On aurait dû créer un ministère du pétrole et une véritable société nationale du pétrole au Cameroun. C’est ce que j’appelle généralement, dans mes articles, la « Cameroon Oil Company », qui devait s’occuper de l’amont pétrolier. L’amont pétrolier passe par la recherche, l’exploration et le développement des champs pétroliers.
Vous allez voir que le Cameroun est pratiquement le seul pays qui a une compagnie pétrolière nationale qui ne possède pas son propre champ pétrolier. Prenez le Tchad. Ils ont réussi à reprendre la compagnie nationale du pétrole et produisent aujourd’hui eux-mêmes. Le Congo a fait la même chose. Pendant ce temps, d’autres pays africains font revenir de grandes compagnies internationales pour développer leurs ressources.
Au Cameroun, qu’est-ce qui s’est passé avec l’appel à manifestation d’intérêt ? Le Cameroun a mis neuf blocs à la vente. À la fin, quatre blocs pétroliers ont été attribués à une même société. C’est quelque chose d’assez inhabituel. Ensuite, un bloc a été attribué à Octavia. Mais nous avons besoin de véritables compagnies capables de venir nous accompagner. On nous dit que le pétrole est en train de finir, mais nous avons mis plusieurs blocs en prospection. Il faut rappeler que ces blocs ne sont pas encore des champs pétroliers. Ce sont des blocs qui sont encore en phase de prospection. Il faut donc que ces compagnies fassent de la recherche, de l’exploration, découvrent éventuellement du pétrole et déterminent ensuite si les réserves sont suffisantes pour justifier leur développement. Le chemin est long.
Entre le moment où les conventions sont signées et la mise en production éventuelle d’un champ, il peut s’écouler de nombreuses années. Même dans un scénario favorable, ce n’est pas avant plusieurs années que les champs éventuellement découverts pourraient être mis en production.
Pensez-vous que la reprise de l’exploration dans l’Extrême-Nord, plus précisément à Makary, qui était déjà considérée comme prometteuse, pourra contribuer à la relève du secteur pétrolier ?
C’est périphérique. Le bassin, le graben de la Bénoué, est un graben pétrolier. Il comporte un système pétrolier.
Un système pétrolier, c’est notamment une roche mère, une roche réservoir et une roche couverture. Il y a donc des éléments favorables, mais il faut encore déterminer s’il existe effectivement une accumulation de pétrole économiquement exploitable. Pour cela, il faut faire des forages. C’est notamment ce que font les Chinois qui sont présents dans cette zone. Comme je l’ai dit, entre la découverte d’un champ pétrolier et la confirmation de sa rentabilité économique, son développement et sa mise en exploitation optimale, il faut compter du temps.
Le pétrole du Nord pourrait éventuellement être intégré au pipeline avec le Tchad. Mais là aussi, il faut du temps. À ce stade, je n’ai pas encore vu d’annonce des Chinois indiquant qu’un forage a permis de confirmer un débit de pétrole significatif. Je veux bien être optimiste. Je sais que notre offshore dispose potentiellement de ressources importantes en hydrocarbures. Mais il faut faire le travail d’exploration nécessaire.
Nous nous trouvons dans une bonne zone. Je vous ai parlé de la Guinée équatoriale, du Nigeria et du Gabon : ce sont des pays pétroliers. Pourquoi le Cameroun produit-il beaucoup moins ? Parce qu’il y a un problème. C’est pour cela que j’ai proposé la réforme de la SNH. J’ai écrit dans mon documentaire que, depuis sa création, la SNH a connu très peu de renouvellement de ses effectifs. Certaines personnes y sont depuis plusieurs décennies. Est-ce qu’une compagnie qui fonctionne avec une forte concentration de personnes présentes depuis très longtemps peut continuer à performer dans un environnement qui évolue rapidement ?
Nous sommes des humains. Si nous voulons aller plus loin, nous devons aussi revoir la manière dont nous gérons nos entreprises publiques. La vieille école a parfois des difficultés à s’adapter à ce que nous avons aujourd’hui. Les jeunes sont beaucoup plus rapides dans certains domaines. Une compagnie nationale doit intégrer cette nouvelle génération, surtout dans un secteur aussi stratégique que l’énergie. Il faut mettre des jeunes compétents dans ces entreprises, des personnes capables de travailler et de faire avancer les choses.
Si vous deviez conseiller aujourd’hui un investisseur qui souhaite entrer dans le secteur minier camerounais, quels sont, selon vous, les projets ou minerais à surveiller en priorité ? Et surtout, quels sont les principaux risques à prendre en compte ?
Si je devais conseiller un investisseur qui veut venir au Cameroun, je lui demanderais de commencer « from scratch », c’est-à-dire de repartir de la base. Comme je vous l’ai dit, les gisements connus au Cameroun sont déjà pratiquement tous pris. Même Fongo-Tongo est attribué, si vous ne le savez pas. Il y a une compagnie dessus. Quand je dis « start from scratch », cela signifie prendre la carte de couverture géochimique du Cameroun et examiner les indices disponibles.
Il y a eu un travail réalisé en 2019 dans le cadre d’un programme financé par l’Union européenne. Le Cameroun dispose aujourd’hui d’une carte géochimique qui peut servir de base. C’est pour cela qu’on peut considérer le Cameroun comme un pays encore « green » en matière d’exploration. Il faut plutôt encourager les investisseurs à venir prendre de grandes surfaces et à faire de la recherche, plutôt que de se limiter à un minerai spécifique. Il faut rechercher les anomalies qui peuvent apparaître : anomalies en or, en terres rares, en nickel, en chrome, en cuivre, etc. Aujourd’hui, nous sommes guidés par les tendances du marché. Nous n’avons pas encore suffisamment inventorié notre potentiel géologique, que ce soit pour l’or ou pour les minerais critiques.
L’or que l’on retrouve à l’Est est essentiellement de l’or alluvionnaire, c’est-à-dire de l’or visible en surface. Mais ce qui intéresse véritablement l’industrie minière, c’est l’or primaire, celui qui se trouve dans les roches, notamment dans les filons de quartz ou dans d’autres types de roches. Cet or se trouve généralement en profondeur, même s’il peut parfois apparaître en surface. Certains opérateurs exploitent déjà des ressources alluvionnaires.
Mais lorsqu’on attaque la roche, il faut faire très attention. Si vous exploitez mal une roche minéralisée, vous pouvez détruire ou rendre difficilement exploitable une partie du gisement. C’est pour cela que j’ai conseillé au ministre d’arrêter l’exploitation anarchique de la roche au Cameroun et de conserver certaines ressources pour une exploitation industrielle. On peut accepter une exploitation semi-mécanisée sur les sables et les graviers. Mais lorsqu’il faut s’attaquer à la roche, il faut d’abord réaliser un travail propre, avec une étude de faisabilité.
On peut même envisager une petite mine. Mais la petite mine n’est pas la même chose que l’exploitation semi-mécanisée. Aujourd’hui, on détruit parfois nos roches sans avoir effectué les recherches appropriées. Lorsqu’un corps minéralisé est enfoui dans le sous-sol, il faut d’abord déterminer sa forme et sa géométrie afin de définir la méthode permettant d’en extraire la plus grande partie possible. Si le travail est mal fait, on peut récupérer une faible partie du minerai et laisser une grande quantité dans le sous-sol, qui ne pourra plus être récupérée correctement.
Comment relancer les explorations ?
Le Cameroun doit être un pays qui investit et qui cherche des partenaires pour l’aider à mieux comprendre son sous-sol. C’est ce qu’il faut faire. Ce qui est déjà connu est pratiquement déjà attribué. Nous devons donc relancer l’exploration. L’arrêt ou la faiblesse de la recherche minière est très dangereux. Le Cameroun n’a pas suffisamment de moyens financiers et n’attire pas encore suffisamment d’investisseurs spécialisés. Sur les 150 permis de recherche que nous avons au Cameroun, 135 seraient entre les mains de spéculateurs, selon mon analyse.
J’ai même vu des entreprises qui n’ont pas, à première vue, les compétences techniques nécessaires détenir des permis de recherche. C’est un problème. Dans les conditions à remplir pour obtenir un permis de recherche, il faut pourtant disposer d’une capacité technique. Comment une entreprise qui n’a pas cette capacité peut-elle mener correctement des travaux d’exploration ? Il faut donc revoir cette question.
Le code minier qui est actuellement en révision doit, à mon avis, mettre davantage l’accent sur le véritable développement du secteur minier. Le Cameroun n’est pas encore un pays mature en matière de mines. Nous sommes encore au stade du développement de notre industrie minière. Nous avons posé la question à la directrice de la géologie : combien de mines y a-t-il au Cameroun ? Elle n’a pas donné de chiffre précis, mais elle a mentionné trois mines en développement. Nous avons notamment Bipindi–Grand Zambi et Kribi–Lobé pour le fer, et Minim-Martap pour la bauxite (Ndlr).
Ces projets sont en développement. Ils ne sont pas encore en exploitation et ne sont pas encore en production. C’est important de le rappeler. Le Cameroun produit et exporte combien de tonnes de bauxite ou de fer par an ? Il faut se poser cette question. Nous pouvons donc retenir que le Cameroun compte actuellement plusieurs projets miniers en développement et espérer qu’ils produiront les résultats attendus par les autorités et les Camerounais.
Un dernier mot ?
Je pense que rien n’est perdu. Mais il faut un éveil de conscience. Il faut que nous soyons sérieux dans ce que nous faisons et que nous pensions à la patrie. J’ai l’impression que le sens du patriotisme est loin de beaucoup de personnes. Mais si nous avions cette conscience, en cinq ou dix ans, comme l’a fait la Côte d’Ivoire, nous pourrions développer chaque année des productions importantes de manganèse, de fer, d’or et d’autres minerais au Cameroun. Cela pourrait porter l’économie nationale. Moi, j’ai rêvé de voir l’apport du secteur minier au Cameroun atteindre 30 %.

