Burkina Faso : 11 milliards de FCFA pour raffiner l’or, le pari qui pose déjà plusieurs questions

Le Burkina Faso veut désormais vendre autre chose que son or brut. Avec Raffinor-BF, première raffinerie d’or du pays, Ouagadougou investit plus de 11 milliards de FCFA dans une infrastructure capable de traiter jusqu’à 164 tonnes d’or par an, avant une extension annoncée à 515 tonnes. Mais un chiffre attire immédiatement l’attention : la capacité de l’usine dépasse largement la production nationale actuelle. Entre approvisionnement, débouchés internationaux, énergie et rentabilité, le projet ouvre autant de perspectives qu’il soulève de questions sur son modèle économique.

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Le Burkina Faso transforme progressivement son positionnement dans l’industrie aurifère. Le 28 septembre dernier , le pays a officiellement mis en service Raffinor-BF, près de trois ans après le lancement du projet en novembre 2023. L’infrastructure, détenue à 100 % par l’État burkinabè, représente un investissement de plus de 11 milliards de FCFA.

L’objectif affiché par les autorités est de ne plus se limiter à l’extraction et à l’exportation du métal précieux, mais de conserver davantage de valeur sur le territoire. L’or constitue en effet l’un des principaux moteurs de l’économie burkinabè. En 2024, sa valeur de production déclarée atteignait 2 744,43 milliards de FCFA, tandis que les exportations d’or représentaient 2 787,38 milliards de FCFA.

Derrière ces montants se trouve donc un marché considérable. Mais la question centrale est désormais de savoir quelle part de cette valeur la nouvelle raffinerie pourra effectivement capter.

164 tonnes de capacité pour moins de 100 tonnes produites

C’est probablement le premier chiffre qui mérite attention. Raffinor-BF dispose d’une capacité initiale de 164 tonnes d’or par an. Une extension doit ensuite porter cette capacité à 515 tonnes.

En face, la production nationale reste nettement inférieure. Le ministère burkinabè chargé des Mines estime la production d’or à environ 94 tonnes en 2025. La capacité initiale de Raffinor-BF représente donc environ 1,7 fois la production nationale de 2025. Même en supposant que tout l’or produit dans le pays soit traité par cette infrastructure, l’usine ne fonctionnerait pas à pleine capacité.

Le sujet devient alors particulièrement intéressant : d’où viendront les volumes supplémentaires nécessaires au fonctionnement de la raffinerie ? L’ITIE a déjà évoqué les ambitions du Burkina Faso de pouvoir attirer de l’or provenant d’autres États. Mais plusieurs pays de la région disposent eux aussi d’infrastructures de raffinage ou développent leurs propres capacités. Le défi n’est donc plus seulement de construire une raffinerie. Il est désormais de lui trouver suffisamment de matière première.

L’enjeu se comprend mieux lorsqu’on regarde la taille de la filière. En 2024, le secteur extractif burkinabè a généré 612 milliards de FCFA de recettes budgétaires pour l’État. Les exportations extractives ont atteint 2 845 milliards de FCFA, soit 69,56 % des recettes d’exportation du pays. L’or occupe donc déjà une place centrale dans les échanges extérieurs du Burkina Faso.

Raffinor-BF cherche à intervenir précisément sur la partie de la chaîne qui suit l’extraction : analyse, affinage, production de lingots, stockage et commercialisation. Le projet annonce par ailleurs 100 emplois directs et 5 000 emplois indirects. À cela peuvent s’ajouter des activités dans la logistique, la sécurité, la maintenance, les laboratoires, le transport spécialisé, le stockage et les services financiers. La question qui se pose alors est celle de la profondeur de cet écosystème : la raffinerie pourra-t-elle réellement entraîner autour d’elle une nouvelle chaîne industrielle ?

Le taux d’utilisation sera déterminant

Une raffinerie ne crée pas de valeur simplement parce qu’elle existe. Son modèle économique dépend notamment du volume effectivement traité.

Avec une capacité de 164 tonnes et une production nationale estimée à 94 tonnes en 2025, l’écart est important. Pour le réduire, deux leviers apparaissent : augmenter la production nationale ou attirer des volumes provenant de l’extérieur.

La première option dépend de l’évolution de l’activité minière. La seconde suppose de convaincre des producteurs ou négociants étrangers de faire traiter leur or au Burkina Faso.

C’est ici que la concurrence régionale devient un élément à surveiller. Les pays producteurs d’or de l’Afrique de l’Ouest cherchent eux aussi à capter davantage de valeur localement. Dans ce contexte, quels volumes Raffinor-BF pourra-t-elle réellement sécuriser chaque année ? Des lingots à 99,99 %, mais pour quels marchés ?

Le Burkina Faso annonce également la production de lingots présentant une pureté de 99,99 %. Mais la qualité du métal n’est qu’une partie de l’équation. Pour accéder aux grands marchés internationaux, les lingots doivent également répondre aux exigences de certification, de traçabilité et de conformité des acheteurs.

L’origine de l’or devient ainsi un sujet économique autant que réglementaire. La capacité à démontrer qu’un lingot provient d’une chaîne d’approvisionnement conforme peut déterminer les marchés auxquels il pourra être vendu.

Le Burkina Faso veut justement utiliser la raffinerie pour renforcer le contrôle des flux et lutter contre la fraude et le commerce clandestin. Cela pose une autre question : comment garantir une traçabilité suffisamment solide lorsque les approvisionnements proviennent de sources et de circuits différents ?

La question de l’énergie reste entière

Une raffinerie industrielle ne peut fonctionner sans une alimentation électrique régulière. Or le système énergétique burkinabè dépend encore fortement des importations.

Au second semestre 2025, le pays a importé 808,15 GWh d’électricité, contre 696,04 GWh sur la même période en 2024, soit une progression de 16,10 %. Le Ghana représentait alors 76,51 % des importations.

Dans le même temps, la production nationale s’établissait à 724,55 GWh.

Ces données replacent Raffinor-BF dans un problème industriel plus large. Pour faire fonctionner durablement une infrastructure de cette nature, l’enjeu sera de disposer d’une énergie suffisamment disponible et prévisible. Car une raffinerie sous-utilisée faute de matière première est un problème économique. Une raffinerie confrontée à des interruptions énergétiques en est un autre.

11 milliards de FCFA face à un marché de plusieurs milliers de milliards

Le montant de l’investissement permet enfin de replacer le projet dans son environnement économique. Les 11 milliards de FCFA annoncés pour Raffinor-BF représentent environ 0,4 % des 2 787,38 milliards de FCFA d’exportations d’or enregistrées en 2024.

Cette comparaison ne permet évidemment pas, à elle seule, de conclure à la rentabilité de l’infrastructure. Une raffinerie supporte des coûts d’énergie, de maintenance, de sécurité, de certification, de personnel et d’approvisionnement. Elle permet cependant de mesurer le potentiel du marché auquel l’outil industriel cherche à se connecter.

La question essentielle devient alors celle de la transformation de ce potentiel en revenus durables : quelle part de la valeur créée par le raffinage reviendra réellement à l’État et à l’économie burkinabè ?

La mise en service de Raffinor-BF change surtout la nature du débat autour de l’or burkinabè. Le sujet n’est désormais plus uniquement celui des tonnes extraites du sous-sol, mais celui de la capacité à contrôler davantage d’étapes avant que le métal n’atteigne son acheteur final.

Le projet ouvre ainsi plusieurs fronts : sécurisation des approvisionnements, conquête des marchés, crédibilité des certifications, développement des activités connexes et création de nouvelles sources de revenus autour du métal précieux.

La suite permettra surtout de mesurer une donnée encore absente au moment du lancement : combien de tonnes seront effectivement raffinées chaque année, à quel coût et avec quelles retombées pour l’économie nationale ? C’est sur ces résultats concrets que se mesurera la portée économique de cette nouvelle infrastructure.

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