Kabirou Mbodj : le startupper qui voulait rivaliser avec les géants mondiaux du transfert d’argent

Retour sur une initiative pionnière plombée par des défis de gouvernance et des batailles judiciaires

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Kabirou Mbodj (Wari)

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Pour des millions d’Africains dans les années 2000, le transfert d’argent relevait du défi quotidien. Bien décidé à pallier le manque d’infrastructures traditionnelles, Kabirou Mbodj s’est donné pour mission de démocratiser l’accès aux services financiers. En 2008, l’entrepreneur sénégalais lance Wari, une solution fondée sur un réseau local de proximité pour simplifier les paiements et les transferts, bâtissant au passage un futur champion du numérique sur le continent.

Son projet entrepreneurial part, en effet, d’un constat : dans de nombreux marchés africains, les échanges commerciaux sont dynamiques, mais les outils permettant de payer, de transférer de l’argent et de régler des transactions demeurent fragmentés. L’informel occupe une place importante, tandis qu’une partie de la population reste éloignée des services bancaires classiques. Ainsi, la création de Wari répond, selon lui, à la volonté de bâtir un écosystème numérique adapté aux réalités économiques du continent. L’objectif n’est pas simplement de déplacer de l’argent d’un point à un autre, mais de faciliter les échanges entre les acteurs économiques.

Wari, le pari de rendre les services financiers plus accessibles

L’idée est simple, mais répond à un besoin concret : permettre à une personne d’envoyer ou de recevoir de l’argent sans devoir nécessairement disposer d’un compte bancaire traditionnel. Au fil des années, la plateforme élargit son offre et étend son implantation au-delà du Sénégal. En décembre 2018, lors d’une interview, Kabirou Mbodj annonce la disponibilité de la plateforme dans plus de 50 pays, plusieurs milliers d’emplois créés et environ 300 collaborateurs au sein du groupe. Le réseau est, aussi, d’après lui, connecté à 172 banques et réalisait plus d’un million de transactions par jour. Wari devient ainsi bien plus qu’un service de transfert. Pour ses utilisateurs, la plateforme représente une solution pratique et pour ses partenaires, un réseau de distribution. Kabirou Mbodj ne dirige plus une simple start-up : il incarne la preuve vivante qu’une entreprise conçue en Afrique peut rivaliser avec les géants mondiaux.

​Le virage manqué : L’illusion du géant Tigo

​Fort de cet empire numérique, Kabirou Mbodj voit plus grand. Son ambition : Créer un écosystème total, fusionnant téléphonie mobile, distribution et services financiers. En 2017, l’opportunité se présente : Wari annonce le rachat de Tigo, alors deuxième opérateur télécom du Sénégal, auprès du groupe international Millicom. Mais le projet échoue. Entre retards de financement et tensions contractuelles, la transaction capote. Millicom fait volte-face et cède finalement Tigo à un consortium mené par Xavier Niel, Hassanein Hiridjee via Axian et Teyliom de Yérim Sow. Dans une interview accordée au journal « Le Quotien », Kabirou Mbodj accuse la Banque centrale et le ministère des Finances « d’avoir délibérément sabordé son entreprise pour « servir des intérêts étrangers ». Au gouvernement de Macky Sall, il l’accuse de « trahison de la souveraineté économique nationale ».

​Dans l’ombre des succès commerciaux, une guerre fratricide oppose le fondateur à ses associés, Seyni Camara, Malick Fall et Cheikh Tagué. Ces derniers qui l’accusent d’avoir procédé, en 2013, à une augmentation de capital ayant réduit leurs parts dans Wari de 39 % à environ 3 % finissent par saisir la justice sénégalaise. Ce qui était une réussite collective se transforme, ainsi, en un marathon judiciaire destructeur. En 2021, il est condamné à deux ans de prison, dont six mois par le tribunal correctionnel de Dakar pour abus de confiance et d’augmentation irrégulière du capital. Par ailleurs, il doit verser 5 milliards de francs CFA à ses ex-associés au titre des intérêts civils.

L’étau se resserre lorsque la Cour d’appel de Dakar confirme la condamnation de la première juridiction. Mais, loin de vouloir baisser les bras, il entame une bataille judiciaire avec l’introduction de plusieurs recours devant différentes juridictions sénégalaises. C’est au milieu de cette bataille judiciaire que Wari a fermé boutique. L’entreprise a cessé ses activités au Sénégal en 2022. Cependant, l’entrepreneur n’a pas encore dit son dernier mot par rapport à ce projet. Il envisage de remobiliser Wari dans le cadre de la politique «Vision 2050» mis en place par le régime de Bassirou Diomaye Diakhar Faye.

Il faut dire que Wari n’est pas la première expérience de Kabirou Mbodj. Déjà en 2000, l’entrepreneur sénégalais avait lancé, avec Alain Clément Kotto Kingue, un bouquet de chaînes à destination des pays d’Afrique subsaharienne francophone diffusées par satellite appelé Net TV. Mais, celui-ci, aussi, n’a duré que le temps d’une rose. Kabirou Mbodj n’a pas pu tenir le flambeau après la séparation avec son cofondateur.

​L’héritage d’un bâtisseur au destin contrarié

​L’histoire de Kabirou Mbodj offre une leçon magistrale sur l’écosystème entrepreneurial contemporain. Elle démontre qu’une intuition géniale et une expansion fulgurante ne suffisent pas à pérenniser un empire. Sans une gouvernance irréprochable, une solidité institutionnelle et un climat de confiance avec ses partenaires, le colosse garde des pieds en argile.

​Reste malgré tout l’empreinte incontestable d’un pionnier. En ouvrant la voie du transfert d’argent pour tous, Kabirou Mbodj aura profondément transformé les habitudes financières de toute une région et prouvé la valeur du savoir-faire numérique africain. Son parcours, fait d’ombres et de lumières, demeure le reflet fascinant d’une ambition sans limite, confrontée au mur des réalités financières et humaines.

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