L’Union européenne a suspendu l’entrée des mangues fraîches de Côte d’Ivoire après l’interception de plusieurs lots contaminés par la mouche des fruits : 32 en 2024, 12 en 2025, puis 27 en 2026.
Le 15 octobre à Abidjan, le ministre de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné, a présenté un plan de réouverture. Il vise une reprise des exportations dès la campagne 2027, qui s’ouvre habituellement en mars. Aucune date ferme ne peut toutefois être annoncée, car la décision revient aux autorités européennes.
Selon le ministre, 15 % des exportateurs concentrent plus des deux tiers des cargaisons contaminées. Le fret aérien, qui ne représente que 2 % des volumes, est à l’origine de plus d’un tiers de ces lots. Le président de l’interprofession Inter-Mangues, Pascal Nembelessi-Silué, reconnaît des défaillances :
On peut faire mieux et on doit faire mieux cette année.
Exportation de mangues : 66 % des recettes dépendent de l’Europe
La Côte d’Ivoire produit environ 180 000 tonnes de mangues par an, sur 20 000 hectares, pour près de 5 000 producteurs. Selon le ministère de l’Agriculture, la filière fait vivre environ 100 000 personnes. Le pays est le premier exportateur ouest-africain de mangues et le troisième fournisseur de l’Europe.
En 2024, il a exporté 64 100 tonnes, pour environ 26 milliards FCFA, dont 32 000 tonnes vers l’UE. En 2025, les envois vers l’UE ont atteint 35 000 tonnes, soit environ un cinquième de la production. L’Europe a acheté pour près de 15 milliards FCFA (25 millions de dollars) de mangues ivoiriennes, sur 23 milliards FCFA (38 millions de dollars) de recettes d’exportation : environ 66 % du total. La France, la Belgique et les Pays-Bas sont les principales destinations.
Certains opérateurs sont presque entièrement tournés vers ce marché. Un exportateur interrogé par RFI y réalise plus de 95 % de ses ventes et emploie plus de 3 000 personnes.
Mars 2027 : le vrai choc pour les producteurs
La campagne 2026, ouverte le 28 mars, était en grande partie écoulée au 1er août. Le choc principal est donc à venir. Si l’accès à l’UE n’est pas rétabli en mars 2027, près de 35 000 tonnes, soit environ 15 milliards FCFA de ventes à l’export, sont menacées.
Les producteurs du nord (Poro, Tchologo, Hambol, Bagoué) seraient en première ligne. Le gouvernement évalue leurs revenus à plus de 7 milliards FCFA par campagne.
Des fragilités anciennes qui aggravent le risque
- Pertes après récolte : elles atteindraient jusqu’à 40 % de la production, et moins de 2 % de la récolte est transformée localement. Les fruits invendus à l’export iraient grossir l’offre locale ou pourrir dans les vergers.
- Climat : des pluies tardives et une chaleur excessive ont réduit la floraison et la nouaison en 2026. À Boundiali, un producteur affirme ne pas avoir atteint la moitié de sa production habituelle.
- Prix : les intermédiaires paient environ 2 200 FCFA la caisse, contre un prix officiel de 2 450 FCFA, soit 10 % de moins. C’est aussi 12 % sous la moyenne de 2025 (2 500 FCFA).
- Infrastructures : les producteurs dénoncent le mauvais état des routes du nord.
Mouche des fruits : un plan en cinq volets
Le plan repose sur cinq axes :
- Gouvernance : depuis le Conseil des ministres du 23 septembre, la mangue est placée sous la régulation du Conseil du coton, de l’anacarde et du karité (CCAK).
- Assainissement des opérateurs : 15 exportateurs et 9 stations de conditionnement sont écartés. 33 exportateurs et 34 stations sont retenus pour 2027, et le fret aérien est suspendu.
- Lutte contre la mouche des fruits : une enveloppe d’environ 3,5 milliards FCFA (5,3 millions d’euros) finance le traitement phytosanitaire des 20 000 hectares, dans neuf régions, et le déploiement de plus de trois millions de pièges avant la prochaine floraison. Cela représente à peu près un quart de la valeur annuelle des achats européens. La répartition détaillée n’a pas été publiée.
- Contrôles officiels renforcés : du verger jusqu’au point de sortie du territoire.
- Traçabilité : chaque lot devra être rattaché à un verger, à un producteur et à un technicien de récolte. Un audit indépendant est prévu avant la transmission du dispositif révisé à la Commission européenne.
Investissement agro-industriel : 14 milliards FCFA attendus du privé
L’État finance la riposte immédiate, mais plusieurs maillons restent ouverts au capital privé. Pour les investisseurs, quatre segments émergent.
La transformation locale. Le Programme d’appui au Développement des Filières Agricoles (PADFA) cherche à mobiliser 14 milliards FCFA auprès du privé pour une unité agro-industrielle dans le nord. Une usine de 3 840 tonnes par an, représentant 482 millions FCFA et 126 emplois, existe déjà à Sinématiali. Elle montre que le modèle fonctionne à petite échelle.
La mise aux normes des stations. Avec seulement 33 exportateurs et 34 stations retenus, les opérateurs capables de répondre aux critères deviennent rares.
La traçabilité numérique. Le contrôle qualité, la certification, le suivi lot par lot et l’audit répondent à une demande directe née du plan. Il en va de même pour les intrants de lutte intégrée : pièges, attractifs, produits de traitement et services d’application.
La logistique. Le fret aérien étant suspendu, le transport maritime et le stockage frigorifique deviennent centraux.
Le principal enjeu reste la décision européenne. Son calendrier ne dépend pas d’Abidjan, mais de l’efficacité des traitements et de l’audit. S’y ajoutent l’incertitude climatique, le non-respect du prix officiel par les intermédiaires et une gouvernance via le CCAK qui n’a pas encore fait ses preuves sur la mangue.
Diversifier les débouchés, la clé de long terme
Cette crise rappelle les risques d’une filière dépendante d’un seul marché. Pour les investisseurs, elle ouvre la voie à des solutions de transformation, de stockage et de traçabilité, qui réduiraient la dépendance de la mangue ivoirienne à l’Europe et valoriseraient la production sur d’autres marchés, régionaux ou internationaux.

