Biogaz : au Cameroun, les déjections animales valent-elles de l’or ?

Bouses de bovins, déjections porcines et fientes de volailles constituent une matière première disponible dans les élevages camerounais. Pourtant, leur valorisation énergétique reste limitée. Une étude économique publiée en 2024 estime entre 284 000 et 724 000 le nombre de ménages ruraux disposant d’un potentiel technique pour de petites installations de biogaz. En 2025, des travaux menés dans le Nord-Cameroun ont également montré que seulement 23 % des coproduits animaux étaient valorisés en fumure organique dans les exploitations étudiées. En 2026, une étude menée à Didango montre par ailleurs qu’un système combinant solaire, biogaz issu des déjections bovines et batteries peut couvrir une demande électrique hors réseau avec un coût actualisé de l’électricité estimé à 0,1227 dollar/kWh dans le scénario étudié.

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Et si une partie des déchets produits chaque jour par les élevages pouvait devenir une source d’énergie et une matière première agricole ? C’est l’une des possibilités offertes par la méthanisation. Dans un biodigesteur, les matières organiques telles que les déjections animales sont dégradées en absence d’oxygène pour produire du biogaz. Celui-ci contient principalement du méthane et du dioxyde de carbone et peut être utilisé notamment pour la cuisson, l’éclairage ou la production d’électricité.

Le processus produit également un digestat, résidu pouvant être utilisé comme fertilisant organique. Le modèle ne repose donc pas uniquement sur la vente ou l’utilisation du gaz : une même quantité de déjections peut alimenter une chaîne de valorisation associant énergie, agriculture, équipements et services.

Au Cameroun, l’enjeu est d’autant plus important que l’élevage génère une quantité considérable de matières organiques. Les travaux disponibles montrent cependant que le passage de cette ressource naturelle à une véritable activité économique reste encore limité.

Un gisement de matières premières déjà présent dans les élevages

Le potentiel du biogaz commence par une réalité simple : il faut disposer régulièrement de matières organiques. Or l’élevage au cameroun fournit cette matière première quotidiennement. Le ministère des Finances estimait à 10,93 millions de têtes le cheptel bovin national en 2023, en hausse de 3,5 % sur un an. À cela s’ajoutent les porcins, les petits ruminants et la volaille.

Une étude publiée en 2018 sur les ressources de biomasse du Cameroun estimait déjà que les déjections animales combinées à la fraction organique des déchets municipaux pouvaient permettre de produire près de 1 km³ de biogaz par an, sur la base des données de 2012. L’opportunité se situe donc en amont : collecte des déjections, stockage, transport, alimentation des biodigesteurs et maintenance des installations constituent autant de besoins autour d’une éventuelle filière.

Des élevages qui produisent déjà une matière transformable en gaz

La transformation n’est pas uniquement théorique. Des travaux réalisés au Centre national de formation zootechnique, vétérinaire et halieutique de Maroua ont expérimenté la production de biogaz à partir de bouse bovine et de fientes de poulet. Dans les conditions de l’expérience, environ 100 litres de biogaz par kilogramme de bouse bovine et 130 litres par kilogramme de fientes de poulet ont été obtenus.

C’est là qu’apparaît un premier marché : celui des biodigesteurs, de leur installation, de leur entretien et des équipements associés. Une filière locale aurait besoin de techniciens, de maçons spécialisés, de fournisseurs de conduites, de réservoirs, de brûleurs et de systèmes de production ou de stockage du gaz.

Jusqu’à 724 000 ménages dans le potentiel technique identifié

L’étude économique publiée en 2024 apporte un autre élément important. Elle estime entre 284 000 et 724 000 le nombre de ménages ruraux au cameroun disposant du potentiel technique nécessaire à l’installation de petites unités de biogaz, notamment grâce à la disponibilité de déjections animales et d’eau. L’étude a identifié 45 installations fonctionnelles dans son échantillon et des biodigesteurs dont les capacités allaient de 4 à 25 m³. Le modèle de 8 m³ représentait 51 % des installations observées.

Les auteurs ont également calculé des indicateurs économiques positifs dans les différents scénarios étudiés. Le ratio avantages-coûts allait de 1,01 pour une installation de 4 m³ à 2,04 pour une installation de 25 m³. Pour le scénario de 25 m³, la valeur actuelle nette atteignait 12 267 dollars soit 7,08 millions FCFA et la période de récupération du capital était estimée à 2,24 ans dans les hypothèses retenues.

Le gaz n’est que la première source de valorisation

La méthanisation crée un deuxième produit : le digestat. Cette matière résiduelle peut être utilisée comme fertilisant organique, ce qui donne au biodigesteur une seconde fonction économique. Une étude publiée en 2025 sur 108 exploitations agropastorales du Nord-Cameroun a constaté que les exploitations valorisaient en moyenne 23 % de leurs coproduits animaux, couvrant environ 35 % de leurs besoins en fumure organique.

Le débouché potentiel dépasse donc la production de combustible. Un modèle associant élevage, méthanisation et agriculture peut permettre de récupérer les déjections pour produire du gaz et réintroduire une partie de la matière issue du processus dans les exploitations agricoles.

Du biogaz domestique à l’électricité hors réseau

Le potentiel ne s’arrête pas à la cuisson. Le biogaz peut également alimenter des groupes électrogènes ou des systèmes hybrides destinés à produire de l’électricité. Une étude publiée en 2026 sur la communauté pastorale de Didango, au Cameroun, a modélisé un système combinant panneaux photovoltaïques, production de biogaz à partir de déchets bovins et batteries. Le scénario optimal étudié associe 72,3 kW de solaire photovoltaïque, un générateur biogaz de 42 kW et 39 kWh de stockage. Le système simulé produit 169 055 kWh par an, dont 29 % provenant du biogaz.

Le coût actualisé de l’électricité y est estimé à 0,1227 dollar/kWh, contre 0,9845 dollar/kWh pour la configuration de référence fonctionnant uniquement au diesel. Le temps de retour calculé est de 4,11 ans. Il s’agit d’une étude de faisabilité appliquée à Didango et non d’un tarif national de l’électricité, mais elle montre une possibilité supplémentaire : transformer les déchets d’élevage en source d’énergie pour des zones éloignées du réseau.

Une filière peut se construire autour du biodigesteur

L’opportunité économique ne concerne donc pas uniquement l’exploitant agricole. Elle peut s’étendre aux entreprises capables de concevoir et installer les biodigesteurs, aux fournisseurs de matériels, aux opérateurs chargés de la collecte des déjections, aux techniciens de maintenance et aux producteurs agricoles utilisant le digestat.

Cette logique correspond également à l’évolution du cadre national. En juin 2026, le Cameroun a officiellement lancé sa Feuille de route nationale pour l’économie circulaire 2025-2035. Le document compte 32 objectifs et 102 actions et place notamment l’agro-industrie et la gestion des déchets parmi les secteurs prioritaires. La feuille de route vise entre autres la valorisation des ressources, la création d’emplois verts et la stimulation des investissements dans les secteurs à potentiel circulaire.

Le biogaz issu des déjections animales s’inscrit dans cette logique : transformer une matière résiduelle en énergie tout en conservant une possibilité de valorisation agricole du résidu.

Le principal marché reste encore à structurer

Le potentiel technique ne suffit cependant pas à créer une filière. L’étude économique de 2024 relevait notamment une disposition moyenne à payer de 13 dollars, soit environ 8 000 FCFA, pour les ménages interrogés, avec une période moyenne de remboursement déclarée de 11,5 ans. Le financement apparaît ainsi comme l’un des paramètres déterminants de l’adoption.

Les difficultés de gestion des déjections restent également importantes. Dans une étude publiée en 2025 sur 120 exploitations porcines du Fako, seulement 3,6 % des fermes interrogées déclaraient utiliser le biogaz. À l’inverse, 44,5 % déversaient leurs déchets sur les terres et 32,7 % dans les cours d’eau.

Le développement du secteur dépendra donc de plusieurs conditions : capacité d’investissement des exploitations, modèles de financement adaptés, formation des techniciens, disponibilité des équipements, collecte régulière des matières et existence de débouchés pour l’énergie produite.

Le véritable enjeu n’est plus seulement de savoir si les déjections animales peuvent produire du biogaz. Les expériences et études disponibles l’ont déjà démontré dans plusieurs contextes. La question économique devient celle de la capacité à transformer cette ressource dispersée dans les élevages en filière organisée, avec des équipements, des prestataires, des financements et des débouchés. Pour le Cameroun, la valeur pourrait alors ne plus se trouver uniquement dans l’animal élevé, mais aussi dans ce que son élevage laisse derrière lui.

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