La croissance africaine résiste, mais le modèle doit évoluer. Dans son rapport d’octobre 2026 intitulé État des lieux de l’économie africaine : Poser les fondations pour l’IA, la Banque mondiale prévoit une progression de 4,3 % du produit intérieur brut (PIB) de l’Afrique subsaharienne en 2026, contre 4,1 % en 2025. Cette révision à la hausse de 0,3 point par rapport aux prévisions d’avril témoigne de performances meilleures qu’anticipé dans de nombreuses économies, notamment en Angola, en Éthiopie, au Nigeria et en Zambie.
Cette dynamique repose sur plusieurs moteurs : la reprise dans certains pays exportateurs de matières premières, le redressement agricole, la vigueur de la demande intérieure et les investissements liés à la transition énergétique et aux infrastructures numériques. La maîtrise progressive de l’inflation dans plusieurs économies et les efforts d’assainissement budgétaire ont également contribué à soutenir l’activité. Pour les investisseurs, le signal est important. L’Afrique subsaharienne conserve des capacités de croissance malgré un environnement international incertain.
Une croissance encore insuffisante pour changer la donne sociale
Le paradoxe africain demeure entier : les économies progressent, mais les bénéfices de cette croissance restent trop limités pour répondre aux besoins d’une population en forte expansion. Selon la Banque mondiale, la croissance du revenu par habitant devrait atteindre 1,8 % en 2026, après 1,6 % en 2025, avant de s’établir en moyenne à 2 % par an en 2027-2028. Ce rythme demeure insuffisant pour réduire sensiblement la pauvreté et créer suffisamment d’emplois pour les nouveaux entrants sur le marché du travail. Le rapport prévoit ainsi que le taux de pauvreté, mesuré selon le seuil international de 3 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat de 2021, ne reculera que de 47,8 % en 2026 à 47,1 % en 2027. Plus préoccupant encore, le nombre absolu de personnes vivant dans la pauvreté devrait continuer d’augmenter.
Pour les économies africaines, cette situation pose un problème autant social qu’économique. Une croissance qui ne se traduit pas par une hausse suffisamment rapide des revenus limite l’élargissement des marchés de consommation, freine l’accumulation de capital humain et réduit les effets d’entraînement de l’investissement privé. L’enjeu est donc de favoriser une croissance plus intensive en productivité, en valeur ajoutée locale et en emplois. C’est précisément dans cette perspective que l’intelligence artificielle prend une dimension économique stratégique.
Intelligence artificielle : l’Afrique face à une opportunité de plusieurs centaines de milliards de dollars
Le rapport place l’intelligence artificielle au cœur d’un possible changement d’échelle économique. À l’échelle mondiale, les investissements dans l’IA et les infrastructures numériques soutiennent déjà la demande en cuivre, cobalt, nickel, manganèse, métaux du groupe du platine et terres rares. Plusieurs pays africains disposent d’un avantage comparatif dans la production de ces ressources.
Cette demande peut soutenir les exportations et les investissements miniers. Mais pour les économies du continent, l’ambition ne saurait se limiter à fournir les matières premières nécessaires aux technologies développées ailleurs. La véritable opportunité consiste selon la Banque mondiale à utiliser l’IA pour améliorer la productivité des entreprises, moderniser les services publics, renforcer l’agriculture, faciliter l’accès au financement et développer de nouveaux services numériques.
35 à 40 millions d’emplois numériques
Selon le scénario le plus ambitieux présenté par l’institution de Bretton woods, l’exploitation intégrale du potentiel de l’IA pourrait apporter jusqu’à 1 000 milliards de dollars supplémentaires au PIB africain d’ici à 2035, créer entre 35 et 40 millions d’emplois numériques et générer près de 150 milliards de dollars de recettes fiscales annuelles. Ces projections constituent un potentiel, non une prévision acquise. Le rapport souligne d’ailleurs le décalage entre cette ambition et le niveau actuel de préparation du continent. Compte tenu des infrastructures disponibles et du rythme d’adoption, la contribution estimée de l’IA au PIB cumulé de l’Afrique subsaharienne au cours de la prochaine décennie se situerait plutôt entre 0,2 % et 4 %, selon les scénarios.
Le déficit d’infrastructures, premier verrou de la révolution numérique
Notons que l’Afrique aborde l’ère de l’intelligence artificielle avec un handicap majeur : les fondations matérielles et numériques restent insuffisantes. En effet, la Banque mondiale estime qu’environ 900 millions d’Africains ne sont toujours pas connectés à Internet. Alors que le continent représente 18 % de la population mondiale, il ne dispose que de 0,6 % de la capacité mondiale des centres de données. En outre, seuls environ 5 % des centres de données africains seraient prêts pour l’IA.
Le déficit concerne également les données et les langues. Selon le rapport, environ 2 % seulement des données mondiales d’entraînement de l’IA proviennent d’Afrique. Cette sous-représentation réduit la capacité des outils à comprendre les réalités économiques, sociales et linguistiques du continent. Ces lacunes font ainsi émerger plusieurs domaines d’investissement structurants : la production et la distribution d’électricité, les réseaux de télécommunications, les centres de données, les infrastructures de calcul, la cybersécurité, les plateformes de données et les solutions adaptées aux langues africaines.
Kenya et Nigeria : de bons élèves
L’adoption de l’IA progresse en Afrique, mais demeure inégale. Au premier trimestre 2026, la proportion de la population en âge de travailler utilisant l’IA générative variait de 7,2 % au Rwanda à 23,1 % en Afrique du Sud. Seize pays affichaient un taux inférieur à 10 %. Les grandes entreprises du Kenya et du Nigeria présentent néanmoins des niveaux d’utilisation encourageants : 44 % d’entre elles utilisaient l’IA, contre 61 % aux États-Unis, selon les données citées dans le rapport. Ces chiffres montrent que l’enjeu n’est pas seulement de donner accès aux outils. Il s’agit surtout de les intégrer dans les opérations commerciales, la production, la logistique, les systèmes de paiement et les services destinés aux clients.
Les exemples présentés par la Banque mondiale illustrent le potentiel de solutions ciblées. Au Kenya, M-Shule a contribué à améliorer l’apprentissage initial de la lecture. Au sein de Farmerline, l’outil Darli AI a touché 110 000 agriculteurs dans plus de 27 langues en huit mois. Le rapport précise toutefois que ces chiffres mesurent la portée des solutions, et non leurs effets évalués de manière indépendante. Ces expériences suggèrent une piste particulièrement pertinente pour l’investissement panafricain : privilégier des applications qui répondent à des besoins clairement identifiés, dont les coûts sont maîtrisés et dont les résultats peuvent être mesurés.
L’IA ne supprimera pas nécessairement les emplois : elle pourrait d’abord renforcer les travailleurs
Dans une région où l’emploi reste fortement concentré dans l’agriculture, les services informels et les activités manuelles, les effets de l’IA devraient différer de ceux observés dans les économies avancées. La Banque mondiale estime que 2,6 % des emplois en Afrique subsaharienne présentent un risque d’automatisation à court terme lié à l’IA, contre 14,2 % dans les économies à revenu élevé. En revanche, 15,2 % des emplois pourraient bénéficier d’une complémentarité avec cette technologie, notamment à travers une amélioration des capacités et de la productivité des travailleurs. Cette perspective ouvre des possibilités pour les entreprises qui souhaitent réduire certaines tâches répétitives, améliorer leurs décisions et élargir leur capacité de production sans nécessairement remplacer leur main-d’œuvre.
Mais ces bénéfices ne sont pas automatiques. Ils dépendent de la formation, de l’accès aux outils, de la qualité des données et de la capacité des organisations à intégrer les solutions dans leurs méthodes de travail. Pour les investisseurs, la formation professionnelle, les services numériques adaptés aux PME et les solutions d’accompagnement à la transformation des entreprises constituent ainsi des segments à examiner, au même titre que les infrastructures technologiques.
Le marché africain de l’IA sera aussi une affaire de coopération régionale
Un autre enseignement du rapport concerne la nécessité de dépasser les frontières nationales. Les coûts fixes liés aux centres de données, aux capacités de calcul, à la recherche et aux compétences spécialisées sont souvent trop élevés pour être supportés efficacement par un seul marché. La mutualisation régionale peut permettre de répartir ces coûts, d’élargir les débouchés et d’accélérer la diffusion des technologies. L’Union africaine, la Zone de libre-échange continentale africaine et les autres plateformes régionales pourraient contribuer à harmoniser les cadres réglementaires, faciliter les échanges transfrontaliers de données et créer des marchés plus intégrés.
Cette approche intéresse directement les investisseurs panafricains. Selon les experts, les marchés numériques mieux connectés peuvent faciliter le déploiement de solutions dans plusieurs pays, améliorer les perspectives de croissance des entreprises technologiques et renforcer les possibilités de partenariats entre opérateurs de télécommunications, banques, entreprises industrielles, administrations et jeunes pousses. La gouvernance constitue toutefois un préalable. Le rapport relève que 39 pays d’Afrique subsaharienne disposent de lois sur la protection des données et que 45 ont adopté une législation en matière de cybersécurité. Mais l’existence de textes ne garantit pas leur application effective. Le défi est désormais de renforcer les institutions, la coordination administrative, la surveillance réglementaire et la confiance des utilisateurs.
La prochaine étape de la croissance africaine ne se mesurera donc pas uniquement au rythme de progression du PIB, mais à la capacité du continent à convertir ses ressources, ses marchés et ses innovations en productivité, en emplois et en valeur ajoutée locale. L’intelligence artificielle peut contribuer à cette transformation. Mais ce sont les infrastructures, les compétences, les institutions et la qualité des investissements qui détermineront si cette promesse devient une réalité économique à l’échelle panafricaine.

