Les volumes récoltés invitent désormais à se poser la question de la capacité du Bénin à transformer ses performances agricoles en investissements industriels durables. Elle sonde notamment les capacités du pays à mettre en place des unités de transformation compétitives, à réduire les pertes après récolte et à organiser des circuits d’approvisionnement suffisamment fiables pour alimenter les industriels tout au long de l’année.
Les dernières données disponibles confirment le poids de l’agriculture céréalière dans l’économie béninoise. Selon le Système mondial d’information et d’alerte rapide sur l’alimentation et l’agriculture (SMIAR) de la FAO publié en juin 2026, la production céréalière totale du pays est estimée à environ 2,9 millions de tonnes en 2025, soit 20 % de plus que la moyenne des cinq années précédentes. Cette performance traduit une progression de la disponibilité céréalière, même si elle ne renseigne pas sur les volumes effectivement commercialisés ou transformés par les entreprises.
Dans les détails la base de données statistiques corporative de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAOSTAT) estime la production du maïs à environ 2,09 millions de tonnes en 2024. Pour le riz, les résultats définitifs de la campagne 2023-2024 publiés par l’Institut national de la statistique et de la démographie (INStaD) indiquent une production de 492 626 tonnes, contre 525 014 tonnes lors de la campagne précédente, soit un recul de 6,2 %. Selon la Direction de la Statistique Agricole (DSA), malgré ce recul, elle demeure supérieure à la moyenne des cinq dernières campagnes, qui s’élève à 454 946 tonnes. La production du riz reste dominée par les exploitations familiales agricoles et le faible capacité de transformation des unités installés sur le territoire. Une situation qui ne plaide pas en faveur des politiques de transformation locale des matières premières. En effet, une grande partie de la production est exportée vers les pays voisins, au détriment de l’objectif d’industrialisation prôné par le gouvernement.
Un déficit de transformation à convertir en opportunités d’investissement
Dans la filière rizicole, l’enjeu consiste à rapprocher les capacités industrielles du potentiel de production. Les données présentées par le Projet d’appui à la compétitivité des filières et à la diversification des exportations (PACOFIDE) indiquent que les unités béninoises de transformation restent insuffisantes pour traiter l’ensemble des volumes disponibles. Le secteur demeure marqué par la présence de unités de décorticage artisanales, dont les capacités journalières varient généralement entre une et dix tonnes. Le programme estime leur capacité totale à environ 100 000 tonnes par an.
Cette situation ouvre des perspectives pour les investisseurs intéressés par la modernisation des équipements, le décorticage, l’étuvage, le séchage et le conditionnement du riz. La construction d’entrepôts et l’amélioration de la conservation peuvent également contribuer à limiter les pertes et à stabiliser les approvisionnements des unités industrielles. En tout cas, les initiatives industrielles engagées dans le pays illustrent cette dynamique. En février 2026, l’Agence nationale de normalisation, de métrologie et du contrôle qualité a fait état du projet d’implantation d’une nouvelle unité de décorticage à Dangbo, dans le cadre d’un cofinancement de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) et de Bank of Africa (BOA). La capacité annuelle annoncée pour cette unité est de 120 000 tonnes. Les échanges avec l’agence ont notamment porté sur les normes de qualité et les conditions réglementaires à respecter avant le démarrage des activités.
En juin 2026, le gouvernement béninois a indiqué que les deux usines de Malanville et de Glazoué, exploitées par le groupe Premium, affichaient une capacité annuelle cumulée de transformation de 300 000 tonnes de paddy (riz brut non décortiqué). Selon les responsables du groupe, la construction d’une troisième unité à Dangbo doit porter cette capacité à 500 000 tonnes par an. Cette capacité cumulée annoncée doit être distinguée de la capacité propre de 120 000 tonnes attribuée au projet de Dangbo par l’ANM. Cette dynamique souligne une condition essentielle pour les futurs investisseurs : disposer de volumes suffisants et réguliers.
Pour les investisseurs, la question ne se limite donc pas à la construction d’une usine. Elle implique de structurer les relations avec les producteurs, de mettre en place des mécanismes de collecte et de contractualisation et de garantir une qualité homogène du paddy. Sans ces conditions, même une unité moderne risque de fonctionner en dessous de sa capacité, ce qui pèserait sur ses coûts de production et sa rentabilité.
Maïs : des débouchés au-delà de l’alimentation humaine
La filière maïs présente, elle aussi, des possibilités de valorisation industrielle. Au-delà de la commercialisation du grain, les débouchés peuvent concerner la production de farine, la transformation alimentaire, les semoules et les matières premières destinées à l’alimentation animale. L’intérêt de ces activités réside dans leur capacité à diversifier les débouchés des producteurs et à créer des marchés pour les entreprises de transformation. Mais, le développement de ces segments suppose des équipements adaptés, des normes de qualité respectées et des circuits de distribution suffisamment structurés.
Les difficultés liées à la productivité, aux équipements et aux pertes après récolte demeurent toutefois des contraintes. En décembre 2025, le gouvernement béninois a distribué des équipements aux producteurs dans le cadre du Projet de développement intégré des chaînes de valeurs agricoles (PDI-CVA). À Dassa, le dispositif comprenait notamment 20 égreneuses et 20 moissonneuses de maïs, pour une valeur annoncée de 104 millions de FCFA.
Pour les investisseurs privés, les opportunités ne se limitent pas aux grandes unités industrielles. Elles concernent également les entreprises de collecte, les prestataires de services agricoles, les opérateurs logistiques et les petites unités capables de desservir plusieurs bassins de production.
Des financements disponibles, mais un relais privé à renforcer
Le développement de ces chaînes de valeur bénéficie déjà d’un appui financier extérieur. Lancé en septembre 2023, le Projet de Développement Intégré des Chaînes de Valeurs Agricoles (PDI-CVA) bénéficie, selon le site officiel dudit projet, d’un investissement total annoncé de 20,01 millions de dollars soit 11, 7 milliards de Fcfa, avec le soutien de la Banque islamique de développement (BID), du Fonds Lives and Livelihoods (LLF) et du gouvernement béninois. Prévu sur cinq ans, le programme vise à améliorer la productivité du riz et du maïs, à développer les chaînes de valeur et à renforcer leur compétitivité sur les marchés.
Le projet prévoit l’aménagement de 650 hectares pour la production intensive de riz et de maïs, la construction de 50 kilomètres de routes agricoles, de 18 entrepôts et de dix unités de transformation du riz. Il vise également la production de semences certifiées et la création de plus de 10 000 emplois directs et indirects. En juin 2024, aussi, la Banque mondiale a approuvé un financement additionnel de 150 millions de dollars, soit 88,4 milliards de Fcfa, pour renforcer la compétitivité des filières agricoles et la diversification des exportations au Bénin. Ce financement prévoit notamment l’aménagement de 3 000 hectares de terres irriguées pour la riziculture et le maraîchage, ainsi que l’amélioration de l’accès aux intrants et aux technologies agricoles.
Ces programmes contribuent à réduire certaines contraintes structurelles du secteur. Ils ne signifient cependant pas que les besoins de financement des entreprises sont entièrement couverts. Les opérateurs privés doivent encore mobiliser des ressources pour acquérir des équipements, financer les stocks, organiser la collecte et assurer la distribution de leurs produits.
Le défi consiste à faire converger les investissements publics et les financements des partenaires techniques avec des projets privés capables de générer des revenus réguliers. Des mécanismes de crédit adaptés aux cycles agricoles, des garanties, du financement de stocks et des contrats d’approvisionnement peuvent contribuer à réduire le risque supporté par les banques et les investisseurs.

