Le financement des entreprises agricoles africaines ne concerne plus uniquement l’acquisition de terres, les semences ou les équipements de production. Il s’étend désormais aux technologies capables d’améliorer les rendements, de réduire les pertes et de sécuriser les investissements dans les exploitations. C’est sur ce marché que s’est positionnée la Béninoise Marietta Gonroudobou. Fondatrice d’Agro Hikari, elle a remporté le Prix Pierre Castel 2026, à l’issue de la finale panafricaine organisée à Cotonou, au Bénin.
Face à sept autres entrepreneurs nationaux, son projet consacré à l’agriculture de précision a convaincu le jury présidé par Gregory Clerc, directeur général du Groupe Castel. La distinction lui ouvre droit à une dotation de 35 000 euros, soit environ 23 millions de FCFA, ainsi qu’à un accompagnement entrepreneurial. Au-delà de cette récompense, son parcours révèle les perspectives de développement d’un secteur qui nécessite des capitaux pour moderniser les exploitations et renforcer les chaînes de valeur alimentaires du continent.
35 000 euros pour Agro Hikari : le pari béninois de l’agriculture de précision
Le 30 septembre 2026 marque une étape importante dans le parcours entrepreneurial de Marietta Gonroudobou. À Cotonou, la fondatrice d’Agro Hikari a été désignée lauréate panafricaine de la neuvième édition du Prix Pierre Castel. Cette distinction intervient après plusieurs mois de sélection dans sept pays africains : l’Algérie, le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, Madagascar et la République démocratique du Congo.
La compétition a enregistré 3 676 inscriptions. Après l’examen des candidatures, 46 entrepreneurs ont été présélectionnés et huit lauréats nationaux ont accédé à la finale continentale. C’est finalement la solution développée par l’entrepreneuse béninoise qui a obtenu la première distinction panafricaine.
La récompense financière comprend une dotation nationale de 25 000 euros, à laquelle s’ajoutent 10 000 euros accordés au lauréat panafricain. Le montant total atteint ainsi 35 000 euros, soit environ 23 millions de FCFA. À cette enveloppe s’ajoutent un programme de mentorat, un coaching personnalisé pendant un an, une mise en réseau avec des partenaires économiques et une visibilité à l’échelle internationale.
Cette distinction représente un levier de développement pour Agro Hikari. Elle intervient dans un contexte où les entreprises africaines spécialisées dans les technologies agricoles doivent financer leurs équipements, renforcer leurs équipes techniques et élargir leur couverture commerciale. La dotation peut contribuer à ces ambitions, même si la capacité de l’entreprise à mobiliser d’autres ressources sera déterminante pour son expansion.
Le Prix Pierre Castel ne récompense donc pas uniquement une idée innovante. Il distingue des entreprises déjà engagées dans des activités économiques, dont les modèles présentent un potentiel de développement et d’impact sur les systèmes alimentaires africains.
Marietta Gonroudobou, une scientifique qui transforme son expertise en entreprise
Derrière cette distinction se trouve un parcours à la croisée de la recherche et de l’entrepreneuriat. Docteure en agronomie, diplômée de l’Université d’Iwate au Japon en 2022, Marietta Gonroudobou est également enseignante-chercheuse à l’Université de Parakou, au Bénin.
Ses travaux scientifiques l’ont notamment conduite à étudier les facteurs qui affectent la qualité et la conservation des productions agricoles. Cette expérience constitue le socle de son projet entrepreneurial. Pendant la période de la pandémie de Covid-19, elle lance Agro Hikari sous la forme d’une initiative de partage de connaissances agricoles. Le projet évolue ensuite vers une entreprise spécialisée dans l’agriculture de précision.
Son ambition est de rapprocher les connaissances scientifiques des réalités rencontrées par les producteurs.
Mon parcours n’est pas celui qu’on attend d’une entrepreneure agri-tech, je l’ai porté du laboratoire jusqu’au champ,
explique-t-elle dans sa présentation au Fonds Pierre Castel.
Cette orientation répond à un problème structurel de l’agriculture africaine. Dans de nombreuses exploitations, les décisions relatives aux traitements, à l’irrigation et à la fertilisation sont prises sans disposer de données suffisamment précises sur l’état des parcelles.
L’agriculture africaine est peu productive, pas parce que les producteurs travaillent mal, mais parce qu’ils travaillent de façon aveugle,
affirme la fondatrice d’Agro Hikari.
L’entreprise propose ainsi des services de cartographie des parcelles, de suivi des cultures, d’analyse des sols et de pulvérisation ciblée par drone. Les équipements permettent de recueillir des images aériennes qui sont ensuite exploitées pour identifier les anomalies affectant les cultures.
Ces images-là nous permettent d’identifier une présence. Ça pourrait être les chenilles, ça pourrait être un sol mal nourri,
précise-t-elle.
Le dispositif permet d’intervenir plus tôt et de cibler les zones qui nécessitent des traitements. Pour les exploitants, l’intérêt économique réside dans la réduction des interventions inutiles, la meilleure utilisation des intrants et la limitation des pertes susceptibles de réduire les revenus agricoles.
La production ne commence pas le jour où on a semé la graine. Elle commence le jour où on fait l’état des lieux de sa parcelle,
souligne Marietta Gonroudobou.
En 2026, Agro Hikari avait déjà cartographié plus de 3 500 hectares. Cette réalisation donne une première indication de l’activité de l’entreprise et de sa capacité à intervenir sur des superficies agricoles. La société ambitionne de consolider sa présence au Bénin avant de poursuivre son développement régional.
le modèle ouvre plusieurs possibilités : financement d’équipements technologiques, développement de logiciels agricoles, prestations de cartographie, accompagnement des coopératives et services de surveillance des grandes exploitations. La rentabilité dépendra notamment du nombre de clients, de la fréquence des prestations et de la capacité à couvrir de nouvelles zones de production.
Investir dans l’agriculture africaine : au-delà des superficies cultivées
Le potentiel de l’agriculture africaine ne se mesure pas uniquement aux terres disponibles. Il dépend également des moyens techniques et financiers mobilisés pour exploiter ces ressources. Les drones et les outils numériques constituent une première réponse, mais ils ne suffisent pas à résoudre les difficultés rencontrées sur l’ensemble de la chaîne de valeur.
Marietta Gonroudobou rappelle que l’objectif de son entreprise dépasse la simple fourniture d’équipements.
Il y a un travail concret entre nous et les agriculteurs pour assurer une qualité et une quantité de produits et surtout pour avoir des prix positifs pour eux et aussi positifs pour nous.
Cette approche met en évidence la nécessité de construire des relations commerciales durables entre les prestataires technologiques et les exploitants. L’enjeu est de proposer des services dont le coût reste compatible avec les revenus agricoles, tout en permettant aux entreprises prestataires de couvrir leurs charges et de dégager des marges.
La question de l’investissement se pose également sur les infrastructures. L’entrepreneur malgache Herilaza Rakotonirina, représentant de Sakafo Madagascar, insiste sur l’importance des systèmes d’irrigation et des unités de transformation.
Au-delà, en fait, de l’innovation technologique, il y a l’innovation systémique. Il y a des petites innovations qu’on peut faire un peu partout sur la chaîne de valeur qui vont améliorer les choses,
explique-t-il.
Son intervention souligne que la modernisation agricole nécessite des investissements complémentaires dans l’approvisionnement en eau, le stockage et la transformation des produits. Sans ces équipements, les gains de productivité obtenus dans les champs risquent de ne pas se traduire par une amélioration équivalente des revenus.
À Madagascar, Sakafo travaille sur la transformation des fruits et légumes locaux en confitures, sauces et condiments. L’entreprise cherche à valoriser les matières premières agricoles en produits finis destinés à la consommation.
Herilaza Rakotonirina estime que le continent doit renforcer ses capacités industrielles pour mieux exploiter ses productions.
S’il y avait vraiment des infrastructures de transformation, nous pouvons d’abord répondre à la consommation locale. Imaginons un peu un pays qui produit et qui consomme ce qui est transformé ailleurs. C’est un paradoxe qu’il faut changer.
Ce constat désigne plusieurs besoins : financement d’unités de transformation, acquisition de machines, construction de capacités de stockage, équipements de conditionnement et organisation des circuits d’approvisionnement. Ces activités peuvent créer des débouchés supplémentaires pour les producteurs et diversifier les sources de revenus des entreprises.
Café et transformation locale : Safia Group veut structurer une filière congolaise
En République démocratique du Congo, Régine Tika intervient sur un autre segment de cette chaîne économique. À travers Safia Group, elle développe une activité autour du café Petit Kwilu, une variété de robusta cultivée dans la forêt du Mayombe.
L’entreprise associe production, transformation et commercialisation. Elle accompagne plus de 1 000 producteurs, dont 400 femmes, selon les données présentées par le Fonds Pierre Castel.
Son modèle repose sur l’amélioration de la qualité des matières premières et le renforcement des capacités de transformation. L’objectif est de mieux valoriser le café local et de développer sa présence sur les marchés.
Il y a la qualité de matière première, il y a la qualité de transformation, il y a le savoir-faire, c’est une qualité. Et pour nous Africains arrivons à maîtriser cette qualité,
souligne Régine Tika.
Elle insiste également sur la consommation des produits transformés localement :
La meilleure façon de nous soutenir, c’est de consommer nos produits.
Pour une entreprise comme Safia Group, la croissance passe par la consolidation de son approvisionnement, la modernisation des équipements et l’élargissement des débouchés commerciaux. Le financement de ces activités peut contribuer à renforcer une filière agricole locale et à améliorer la rémunération des producteurs.
Les trois entreprises présentées illustrent ainsi des segments complémentaires : Agro Hikari intervient en amont de la production grâce aux données agricoles ; Sakafo Madagascar valorise les récoltes par la transformation ; Safia Group travaille à structurer une filière autour du café congolais.
Le Prix Pierre Castel, un instrument de soutien à l’investissement entrepreneurial africain
Créé en 2018 et porté par le Fonds Pierre Castel – Agir avec l’Afrique, le Prix Pierre Castel s’est progressivement imposé comme un dispositif de reconnaissance et d’accompagnement des entrepreneurs africains. Il cible les activités qui contribuent à la transformation des systèmes alimentaires, à l’agriculture, à l’agroalimentaire et à la valorisation des ressources.
L’édition 2026, organisée dans sept pays, a enregistré 3 676 candidatures. Les entreprises ont été évaluées notamment sur la pertinence de leurs solutions, leur solidité, leur potentiel de développement et leur contribution aux enjeux économiques et alimentaires de leurs territoires.
Le mécanisme prévoit une dotation de 25 000 euros pour chacun des huit lauréats nationaux, accompagnée d’un programme de mentorat et de coaching personnalisé pendant un an. Le lauréat panafricain reçoit une enveloppe complémentaire de 10 000 euros, portant son soutien financier total à 35 000 euros.
L’intérêt du dispositif réside également dans la mise en relation des entrepreneurs avec des partenaires et des réseaux professionnels. Pour des entreprises qui cherchent à changer d’échelle, l’accès à des compétences en gestion, à des contacts commerciaux et à des partenaires financiers peut compter autant que la dotation initiale.
En 2025, le titre de premier lauréat panafricain avait été attribué à l’Ivoirien Stane Blegbo, cofondateur de DJOLI avec Thomas Giannetti. Créée en 2023, cette plateforme numérique met en relation les producteurs agricoles et les professionnels de l’hôtellerie, de la restauration et des collectivités. Son objectif est de faciliter l’approvisionnement en produits frais, de réduire les pertes après récolte et d’améliorer les conditions de commercialisation. L’entreprise bénéficiait également d’une dotation totale de 35 000 euros et d’un accompagnement entrepreneurial.
La victoire de Marietta Gonroudobou au Prix Pierre Castel 2026 met en lumière une nouvelle catégorie d’entreprises africaines : celles qui utilisent la technologie pour répondre aux contraintes de production et améliorer la rentabilité des exploitations. Avec Agro Hikari, la scientifique béninoise entend faire de la donnée agricole un outil accessible aux producteurs et un service commercial capable de se déployer au-delà des frontières nationales. Les 35 000 euros obtenus constituent un appui financier à cette ambition, mais le véritable enjeu sera de transformer cette reconnaissance en croissance durable.
À l’échelle du continent, les besoins dépassent largement les solutions technologiques. L’irrigation, la transformation industrielle, le stockage, la commercialisation et le financement des entreprises agricoles constituent autant de marchés à structurer. Après DJOLI en Côte d’Ivoire en 2025, récompensée pour sa plateforme d’approvisionnement agricole, le sacre de Marietta Gonroudobou en 2026 confirme la place croissante des entreprises innovantes dans la transformation des systèmes alimentaires africains. Pour les investisseurs, la question n’est donc plus seulement celle du potentiel agricole du continent, mais celle des entreprises capables de convertir ce potentiel en activités structurées, en revenus et en valeur ajoutée.

