Cameroun : le pari des 440 000 tonnes de coton fait émerger un marché de financement agricole

La Sodecoton avait fixé à 440 000 tonnes de coton graine son objectif pour la campagne 2025-2026, contre environ 285 000 tonnes réalisées lors de la campagne précédente. Derrière cette ambition se trouve une équation plus large : augmenter les rendements et les volumes tout en maîtrisant le coût des intrants. Or, le Cameroun reste fortement dépendant des importations d’engrais, dont la facture a atteint 44,4 milliards de FCFA au premier semestre 2025. Dans ce contexte, la relance de la filière fait apparaître des besoins de financement allant bien au-delà du seul achat d’engrais.

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La filière cotonnière camerounaise cherche à franchir un nouveau seuil de production. Pour la campagne 2025-2026, la Société de développement du coton (Sodecoton) avait projeté 440 000 tonnes de coton graine, un niveau qui aurait permis de dépasser pour la première fois la barre des 400 000 tonnes. Cette projection s’inscrit dans la trajectoire de la Stratégie nationale de développement 2020-2030, qui vise une production nationale de 600 000 tonnes par an à l’horizon 2030.

Mais la base de départ reste inférieure à cette ambition. Pour la campagne 2024-2025, les données du Programme régional de production intégrée du coton en Afrique (PR-PICA) donnent une production camerounaise de 284 613 tonnes, sur 229 029 hectares, soit un rendement moyen de 1 243 kg par hectare. L’objectif fixé pour 2025-2026 était de 400 000 tonnes dans les données régionales établies en avril 2025, tandis que les prévisions ultérieures de la Sodecoton ont porté cette ambition à 440 000 tonnes.

Le passage de moins de 300 000 tonnes à 440 000 tonnes ne dépend donc pas uniquement de l’extension des superficies. Il suppose surtout d’améliorer la productivité, de sécuriser les intrants et de maintenir la capacité de financement de la chaîne de production. C’est sur ce terrain que la hausse des prix internationaux des engrais devient un paramètre économique majeur.

Le coût des engrais devient une variable stratégique

Le Cameroun importe une grande partie des fertilisants nécessaires à son agriculture. Selon les données de conjoncture économique rapportées à partir des statistiques nationales, les importations d’engrais ont atteint 44,4 milliards de FCFA au premier semestre 2025, contre 40,2 milliards de FCFA sur la même période en 2024, soit une progression de 10,4 %.

Cette dépendance intervient dans un contexte international plus tendu. Dans son Commodity Markets Outlook d’avril 2026, la Banque mondiale prévoit une hausse de plus de 30 % de l’indice mondial des prix des engrais en 2026. Pour l’urée, principal engrais azoté utilisé dans de nombreuses cultures, l’institution anticipe une progression proche de 60 % sur l’année, après un prix moyen de 725 dollars la tonne en mars 2026.

Pour une filière comme le coton, cette évolution touche directement le coût de production. L’objectif de 440 000 tonnes nécessite en effet de maintenir l’utilisation d’intrants permettant d’augmenter les rendements. La question devient alors celle du financement de ces intrants et de leur disponibilité au moment du calendrier agricole.

Le véritable levier reste le rendement à l’hectare

Les chiffres du PR-PICA montrent que l’augmentation de la production peut passer par une amélioration de la productivité. En 2024-2025, le rendement moyen camerounais était de 1 243 kg/ha, alors que l’objectif établi pour la campagne suivante était de 1 600 kg/ha.

Cette différence de rendement représente un levier important pour atteindre les volumes recherchés sans augmenter dans les mêmes proportions les superficies cultivées. Elle implique toutefois un accès régulier aux semences, aux engrais, aux produits phytosanitaires, au conseil agricole et aux équipements.

La Sodecoton a d’ailleurs continué à investir dans ses moyens de production. En 2026, l’entreprise a lancé un appel d’offres pour l’acquisition de 400 000 sacs en polypropylène destinés aux semences de coton vêtues et 100 000 sacs pour les semences délintées, pour un coût prévisionnel total de 230 millions de FCFA.

Ces dépenses illustrent l’existence d’une chaîne industrielle autour de la production agricole : semences, intrants, stockage, transport, équipements et services techniques.

Une entreprise qui structure un important flux financier dans le Nord

La Sodecoton constitue également un point d’entrée majeur pour le financement de cette chaîne. Selon une publication du MINEPAT consacrée à l’entreprise, la société réalisait un chiffre d’affaires supérieur à 180 milliards de FCFA et générait environ 70 milliards de FCFA de flux financiers annuels en milieu rural. La même source indiquait que la Sodecoton figurait parmi les cinq plus gros employeurs du pays après l’État.

La portée économique de la filière dépasse donc la seule valeur de la fibre produite. Les revenus distribués aux producteurs alimentent une économie rurale comprenant le commerce, le transport, les services agricoles et les activités de transformation.

Dans cette configuration, le financement de campagne devient un maillon essentiel. Lorsque le coût des intrants augmente, les besoins de trésorerie augmentent également pour maintenir la distribution des facteurs de production avant la récolte.

Le besoin ne se limite plus au financement des producteurs

L’enjeu pour la filière est donc de financer simultanément plusieurs niveaux de la chaîne. En amont, il faut sécuriser les engrais, les semences et les produits phytosanitaires. Au niveau de la production, l’amélioration du rendement nécessite davantage d’encadrement et d’équipements. Après la récolte, le transport, l’égrenage, l’huilerie et la commercialisation nécessitent également des investissements.

La Sodecoton poursuit d’ailleurs ses investissements industriels. En 2026, elle a lancé un appel d’offres international pour une presse mécanique de 60 tonnes par jour destinée à l’huilerie de Maroua, avec un coût prévisionnel de 180 millions de FCFA. Un autre appel d’offres portait sur des équipements pour la cellule électrique de cette huilerie, pour 55 millions de FCFA.

Ces investissements montrent que le développement de la filière ne se limite pas à la production de coton graine. Les graines issues de l’égrenage alimentent notamment les activités d’huilerie, ce qui permet de créer une seconde source de valorisation autour de la matière première.

De 440 000 à 600 000 tonnes : le changement d’échelle

L’objectif de 440 000 tonnes fixé pour la campagne 2025-2026 doit être replacé dans une trajectoire plus longue. La SND30 fixe à 600 000 tonnes par an la cible de production cotonnière à l’horizon 2030. Elle prévoit également une progression de la transformation industrielle de la fibre locale, avec un objectif de plus de 50 % à terme. Le changement d’échelle attendu est donc double : produire davantage et transformer davantage.

Cette orientation crée une demande potentielle pour des investissements dans les unités d’égrenage, les huileries, les équipements de production, la logistique, le stockage et les solutions permettant de réduire la dépendance aux importations d’intrants.

La Sodecoton a déjà engagé cette modernisation. Selon le MINEPAT, ses capacités industrielles avaient été rétablies à 85 % pour les usines d’égrenage et à 95 % pour les huileries, tandis que son parc de transport avait été renforcé de 95 camions.

Le risque à surveiller : produire plus avec une facture d’intrants plus élevée

La difficulté économique de la campagne tient donc à la combinaison de deux objectifs. D’un côté, la filière doit augmenter les volumes pour se rapprocher des 600 000 tonnes visées en 2030. De l’autre, elle doit absorber une hausse potentielle du coût des fertilisants alors que le Cameroun importe encore une grande partie de ses engrais.

La Banque mondiale prévoit certes une détente des prix des engrais en 2027, avec le retour progressif des exportations et l’arrivée de nouvelles capacités mondiales. Mais l’institution maintient des risques à la hausse liés aux coûts de l’énergie et aux perturbations du commerce international.

Pour la filière camerounaise, cette situation renforce l’importance des mécanismes de financement de campagne et des solutions permettant de sécuriser les approvisionnements. Elle donne également une importance particulière au développement de capacités locales ou régionales de stockage, de distribution et, à plus long terme, de production d’engrais.

Le pari des 440 000 tonnes de coton graine ne constitue qu’une étape vers la cible de 600 000 tonnes par an en 2030. Pour l’atteindre, le Cameroun devra améliorer un rendement qui s’établissait à 1 243 kg/ha en 2024-2025, tout en sécurisant l’accès aux intrants et aux financements nécessaires à la production.

La hausse internationale des engrais intervient donc au moment où la filière cherche à changer d’échelle. Avec 44,4 milliards de FCFA d’engrais importés au seul premier semestre 2025, la dépendance extérieure représente à la fois un risque de coût et un marché à structurer.

Au-delà du financement direct des producteurs, les besoins se situent dans toute la chaîne : intrants, semences, mécanisation, stockage, transport, égrenage, huilerie et transformation de la fibre. La trajectoire fixée par la SND30 vers 600 000 tonnes et plus de 50 % de transformation industrielle de la fibre locale donne ainsi une visibilité de long terme aux activités capables d’accompagner le changement d’échelle de la filière.

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