Le Cameroun pourrait trouver dans la nouvelle Banque africaine de l’énergie (Africa Energy Bank – AEB) un instrument supplémentaire pour accélérer le développement de son industrie pétrolière et gazière. Officiellement lancée le 31 octobre 2026 à Abuja, au Nigeria, cette institution portée par la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) et l’Organisation des producteurs de pétrole africains (APPO) affiche un capital autorisé de 5 milliards de dollars. Son ambition : faciliter le financement des projets énergétiques africains, dans un contexte de resserrement des financements internationaux destinés aux hydrocarbures.
Pour Yaoundé, l’intérêt de cette initiative dépasse la perspective d’obtenir de nouveaux prêts. Le pays possède des ressources pétrolières et gazières dont le potentiel reste encore insuffisamment valorisé, des bassins sédimentaires présentant des opportunités d’exploration et plusieurs projets industriels nécessitant des investissements importants. De l’exploration à la transformation locale, en passant par le transport et le stockage, plusieurs segments de la chaîne de valeur pourraient bénéficier de l’arrivée de ce nouvel acteur financier. La question est désormais de savoir comment le Cameroun peut transformer ses atouts géologiques et industriels en un portefeuille de projets capables de capter ces financements.
Six blocs pétroliers et gaziers pour ouvrir un nouveau cycle d’investissement
Le premier gisement d’opportunités se trouve dans le sous-sol camerounais. Le 13 octobre 2026, la Société nationale des hydrocarbures (SNH) a annoncé la mise en appel à investissements de six blocs pétroliers et gaziers répartis dans trois bassins sédimentaires : Rio del Rey, Douala/Kribi-Campo et Logone-Birni. Les blocs concernés sont Ndian River et Bakassi dans le bassin du Rio del Rey, Kombe-Nsepe et Bomono dans celui de Douala/Kribi-Campo, ainsi que Zina et Makary dans le bassin de Logone-Birni. Cette opération traduit la volonté du Cameroun de renouveler l’intérêt des investisseurs pour son domaine minier et d’accroître les activités d’exploration.
Selon les informations rapportées par S&P Global Energy en octobre 2026, la production nationale se situe autour de 50 000 barils par jour. L’ouverture de ces blocs vise notamment à attirer de nouveaux partenaires capables de financer les travaux de recherche et de développement. Cette dynamique pourrait constituer une première porte d’entrée pour l’Africa Energy Bank. L’exploration pétrolière exige en effet des investissements considérables pour financer les études géologiques, les campagnes sismiques, les forages exploratoires et l’évaluation des découvertes. Ces opérations comportent des risques importants, particulièrement dans les zones où les données géologiques demeurent insuffisantes.
En mobilisant des capitaux et en facilitant les partenariats entre compagnies nationales et investisseurs privés, la nouvelle banque pourrait contribuer à réduire certaines de ces contraintes. Pour le Cameroun, l’enjeu serait de rendre les blocs proposés plus attractifs, grâce à une meilleure connaissance de leur potentiel et à des programmes d’exploration suffisamment documentés. Le bassin de Logone-Birni mérite notamment une attention particulière. Son développement pourrait permettre de diversifier géographiquement les activités d’exploration du pays.
Le gaz naturel, une richesse encore insuffisamment transformée
Au-delà du pétrole brut, le gaz naturel représente l’un des principaux leviers de croissance que le Cameroun pourrait valoriser avec l’appui de la nouvelle banque. Les données publiées par la SNH pour l’exercice 2025 font état d’une production de 75,475 milliards de pieds cubes standards de gaz naturel. Sur ce volume, 4,920 milliards de pieds cubes ont été livrés à la centrale thermique de Kribi et 3,088 milliards à l’usine de céramiques KEDA. Les exportations de gaz naturel liquéfié pour le compte de l’État ont atteint 17,905 milliards de pieds cubes.
Ces chiffres montrent que le Cameroun dispose déjà d’une filière gazière opérationnelle. Mais les possibilités de valorisation restent importantes, notamment dans l’approvisionnement électrique et le développement de nouvelles activités industrielles. L’augmentation des capacités de production, de transport et de traitement du gaz pourrait notamment favoriser l’approvisionnement des centrales thermiques et des industries manufacturières. Elle pourrait également ouvrir des perspectives dans la pétrochimie et la production d’engrais, des activités qui permettraient de conserver davantage de valeur ajoutée sur le territoire national.
Le projet gazier transfrontalier Yoyo-Yolanda illustre cette perspective. Partagé entre le Cameroun et la Guinée équatoriale, ce gisement a franchi une étape importante avec la signature, le 3 février 2026, d’un accord d’unitisation entre les deux pays. Les ressources géologiques associées au projet sont estimées à environ 2 500 milliards de pieds cubes, pour un investissement global envisagé d’environ 4 milliards de dollars. Le développement implique notamment Noble Energy, filiale de Chevron. Au regard de son ampleur financière et de sa dimension régionale, Yoyo-Yolanda pourrait constituer un dossier susceptible d’intéresser l’Africa Energy Bank. La mobilisation de financements pour les installations offshore, les infrastructures de collecte et les capacités de traitement représente en effet un enjeu majeur pour sa concrétisation.
SONARA : une opportunité pour financer la reconstruction de l’outil industriel
L’autre dossier stratégique sur lequel le Cameroun pourrait chercher à mobiliser les ressources de la nouvelle banque est celui de la Société nationale de raffinage (SONARA). Depuis l’incendie de mai 2019, la raffinerie de Limbé n’a pas retrouvé ses capacités normales de production. Cette situation a renforcé la dépendance du pays aux importations de produits pétroliers raffinés, avec des conséquences sur la sécurité d’approvisionnement et les besoins en devises.
La réhabilitation et la modernisation de la SONARA constituent dès lors un enjeu industriel et commercial majeur. Le dossier a franchi une étape avec la consultation internationale du marché organisée les 29 et 30 juin 2026 à Yaoundé. Selon le ministère des Finances, cette rencontre a mobilisé 167 participants issus des secteurs bancaire, pétrolier, industriel et financier. La demande nationale de produits pétroliers est estimée à 2,1 millions de tonnes par an, tandis que la capacité projetée de la future raffinerie pourrait atteindre 3,5 millions de tonnes. Une telle capacité ouvrirait des perspectives de couverture du marché national et d’approvisionnement de marchés régionaux.
Toutefois, les investisseurs ont identifié plusieurs conditions nécessaires à la bancabilité du projet : renforcement des garanties juridiques, couverture du risque de change, période de grâce pendant la construction, clarification de la gouvernance et meilleure répartition des responsabilités contractuelles. C’est précisément sur ces difficultés que l’Africa Energy Bank pourrait apporter une valeur ajoutée. En associant ses ressources à celles d’Afreximbank, de banques commerciales et de partenaires industriels, elle pourrait contribuer à structurer un financement de long terme adapté à l’ampleur du chantier. Selon les observateurs, pour le Cameroun, cette perspective permettrait de rechercher une solution moins dépendante des seules capacités budgétaires de l’État. La reconstruction de la SONARA pourrait ainsi devenir un projet structurant pour la sécurité énergétique nationale et l’intégration régionale.
De Kribi à Limbé, les infrastructures peuvent devenir un autre levier d’attraction des capitaux
Le potentiel camerounais ne se limite pas aux gisements et aux raffineries. La position géographique du pays, ses infrastructures portuaires et ses perspectives d’industrialisation offrent également des possibilités de développement. Le port en eau profonde de Kribi, les installations gazières offshore et les perspectives industrielles de la façade maritime pourraient favoriser l’émergence d’un véritable pôle énergétique régional. Des investissements supplémentaires dans les infrastructures de stockage, de transport et de distribution des hydrocarbures permettraient de renforcer la sécurité de l’approvisionnement. Parallèlement, le développement d’industries utilisant le gaz comme source d’énergie ou matière première pourrait favoriser la création de nouvelles chaînes de valeur. Le Cameroun pourrait ainsi présenter à l’Africa Energy Bank un portefeuille de projets complémentaires : infrastructures gazières, unités de traitement, capacités de stockage, installations industrielles et équipements de transport.
La bataille de l’accès aux financements est désormais ouverte
Si la Banque africaine de l’énergie affiche un capital autorisé de 5 milliards de dollars, son enveloppe initiale effectivement mobilisée est estimée à 500 millions de dollars. À ce stade, aucun financement de projet ni décaissement n’a encore été officiellement annoncé. Les premières décisions d’investissement sont attendues en 2027. L’enjeu pour le Cameroun sera donc de préparer des projets suffisamment solides pour accéder à cette nouvelle source de financement, plutôt que de considérer les 5 milliards de dollars comme une enveloppe immédiatement disponible.

