Il ne disposait ni de la puissance des industriels déjà installés ni de la certitude de convaincre les banques. Pourtant, Ameth Amar avait une ambition : bâtir une industrie agroalimentaire sénégalaise capable de s’imposer sur le marché. Derrière la Nouvelle Minoterie Africaine (NMA Sanders), l’un des noms qui ont marqué l’industrie agroalimentaire du Sénégal, se dessine le parcours d’un entrepreneur qui a appris très tôt à se prendre en charge, à observer son environnement et à saisir les opportunités.
Cette volonté ne naît pas avec son entrée dans l’industrie. Elle se forge dès son enfance, au contact de son environnement familial et à travers ses premières expériences commerciales. En 2019, revenant sur les débuts de NMA Sanders, il résume l’état d’esprit qui l’a accompagné dans cette aventure :
Au pessimisme de ces derniers (les partenaires bancaires qui doutaient de la viabilité de son projet), nous avons opposé l’optimisme de la volonté.
Une formule qui éclaire le parcours d’un homme pour qui l’ambition industrielle s’inscrit dans une trajectoire construite progressivement.
À sept ans, il loue son vélo à ses camarades. Ses bénéfices lui permettent d’acheter des pigeons qu’il revend ensuite
Né en 1955 à Mbacké, dans le Baol, une région historique du centre du Sénégal, Ameth Amar grandit à Dakar. Son enfance est marquée par la disparition de son père, décédé alors qu’il n’a qu’un an. Élevé par son oncle dans une famille de commerçants, il évolue très tôt au contact des réalités du négoce. À sept ans, il commence à louer son vélo à ses camarades. Les revenus tirés de cette activité lui permettent d’acheter des pigeons qu’il revend ensuite. Une première expérience qui révèle déjà son intérêt pour l’échange et la recherche de revenus.
À l’adolescence, il aide son oncle dans sa boutique. Il découvre les mécanismes du commerce : la relation avec les clients, les marges, la circulation de l’argent et la valeur du travail. Mais, son quotidien ne se résume pas aux activités commerciales. Il aime aussi sortir, fréquenter les lieux de divertissement de Dakar et profiter de la vie. Il comprend toutefois progressivement que ces habitudes peuvent limiter sa capacité à économiser.
De la comptabilité aux affaires : Apprendre avant d’investir
L’ambition d’Ameth Amar dépasse rapidement le cadre des petits commerces. Ainsi, il démarre une formation en comptabilité à l’École nationale universitaire de technologie (ENSUT). Mais, pour financer ses études, il travaille la journée à l’Office national de coopération et d’assistance pour le développement (ONCAD).
En 1979, il devient chef comptable dans une société de pêche. Cette fonction lui permet de découvrir le fonctionnement d’une entreprise de l’intérieur : gestion, suivi des chiffres et contraintes opérationnelles. Mais le salariat ne constitue pas son horizon. Il quitte son poste pour se lancer dans les activités maritimes et logistiques, ouvrant ainsi une nouvelle étape de son parcours entrepreneurial.
Dans un entretien accordé à La Gazette, il revient sur ses débuts dans le transport maritime. Il acquiert une vedette chargée d’assurer le transfert des marins et de certaines marchandises entre les navires et la terre ferme, pour une rémunération de 15 000 FCFA par traversée. L’activité s’étend ensuite au transport de conteneurs, à l’acquisition de camions et à l’achat d’une grue destinée aux prestations de services.
Ces expériences lui permettent de se familiariser avec les besoins des entreprises, les contraintes logistiques et la circulation des marchandises. Elles constituent également une première étape dans la construction de ses capacités d’investissement et de gestion. Avant de devenir industriel, Ameth Amar accumule ainsi des expériences dans des activités qui lui donnent une connaissance concrète de l’environnement économique.
NMA Sanders : Le pari de l’optimisme face au scepticisme
En 1999, Ameth Amar franchit un nouveau cap en décidant d’investir dans la minoterie (la production de la farine de blé). Le secteur est déjà occupé par des acteurs historiques, notamment les Grands Moulins de Dakar et les Moulins Sentenac. Pour ce nouvel entrant, l’enjeu est de se faire une place sur un marché où les positions sont établies et où les investissements nécessaires constituent une importante barrière à l’entrée.
Le projet suscite des réserves, notamment auprès des partenaires bancaires, qui doutent de sa viabilité. C’est dans ce contexte qu’Ameth Amar formule cette phrase devenue emblématique des débuts de NMA Sanders :
Au pessimisme de ces derniers, nous avons opposé l’optimisme de la volonté.
L’expression traduit moins une confiance abstraite qu’une détermination à porter un projet industriel malgré les doutes sur sa rentabilité.
Selon les chiffres communiqués par l’entrepreneur dans un entretien accordé à Financial Afrik en mai 2019, NMA Sanders démarre avec un investissement initial d’un milliard de FCFA, dont 80 % sur fonds propres. L’entreprise réalise un chiffre d’affaires de 1,5 milliard de FCFA au terme de sa première année d’activité, avant d’atteindre 32 milliards de FCFA dix ans plus tard, selon les mêmes déclarations.
Cette progression témoigne du développement de l’entreprise et de sa capacité à gagner des parts de marché. Elle repose sur des investissements et des choix industriels et commerciaux qui permettent à NMA Sanders de consolider progressivement sa position. En 2015, l’entreprise acquiert les Moulins Sentenac, l’un de ses concurrents historiques. Une opération qui marque un tournant dans son parcours : l’entreprise qui avait fait son entrée sur un marché dominé par des acteurs établis prend désormais le contrôle de l’un d’entre eux.
L’évolution de NMA Sanders donne ainsi une traduction économique à la formule de son fondateur. Le projet initial, accueilli avec scepticisme, se transforme progressivement en un acteur important de la minoterie sénégalaise. La volonté entrepreneuriale se matérialise dans les investissements engagés, le développement de l’activité et la consolidation de la position de l’entreprise sur le marché.
L’industriel derrière l’entreprise : ses amitiés et ses passions
Ameth Amar est décédé le 22 juillet 2019 à Paris, alors qu’il participait à une réunion du conseil d’administration du groupe Total. Il laisse derrière lui NMA Sanders et une trajectoire qui illustre la place de l’entrepreneuriat national dans la transformation industrielle du Sénégal. Les portraits dressés de son vivant le présentent comme un dirigeant exigeant, soucieux du bon fonctionnement de ses installations et de la formation de ses cadres. Des qualités qui témoignent des exigences d’un secteur où la maîtrise des opérations et le développement des compétences sont déterminants.
Au-delà des affaires, les témoignages publiés après sa disparition révèlent un homme attaché à ses passions et à ses relations. Amateur de football, supporter du FC Barcelone, il entretenait des amitiés dans des univers aussi divers que la presse, la musique, le sport et le monde économique. Dans un hommage publié par SenePlus, le journaliste Mamadou Thierno Talla souligne notamment sa fidélité en amitié, y compris dans les moments difficiles.
Sept ans après la disparition d’Ameth Amar, NMA Sanders poursuit sa trajectoire industrielle. L’entreprise reste présente sur les marchés de la nutrition humaine et animale (Farines de blé, Pâtes alimentaires sous la marque Pastami et Rolli, aliments pour le bétail, la volaille et le poisson), tout en engageant une nouvelle étape de son développement avec la construction d’une unité industrielle à Diamniadio, représentant un investissement annoncé de plus de 16 milliards de FCFA. Ce projet traduit la volonté de renforcer les capacités de production du groupe et son ancrage dans l’industrie agroalimentaire sénégalaise. A noter que son fils Papa Madiop Amar et Thiendiaté Bouyo Ndao sont nommés respectivement, Président du Conseil d’Administration et Directeur Général depuis octobre 2019.

