Secteur minier camerounais : « On a mis la charrue avant les bœufs » selon le Dr Bareja Youmssi (Interview exclusive 1/3)

Après l’échec des appels à manifestation d’intérêt pour les projets de rutile d’Akonolinga et de cobalt-nickel-manganèse de Lomié-Nkamouna, le Dr Bareja Youmssi, dans cette première partie d’une série d’entretiens consacrée au secteur minier camerounais, pointe les insuffisances de la stratégie minière du Cameroun. Pour l’expert, la SONAMINES doit revenir à sa mission première : développer les projets miniers, attirer des investisseurs et créer de la valeur, plutôt que de se limiter à des fonctions administratives.

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Dr Bareja YOUMSSI. Géologue, Expert en mine et pétrole

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Tout récemment, la SONAMINES a annoncé que les appels à manifestation d’intérêt pour trouver des partenaires au projet de rutile d’Akonolinga et au gisement de cobalt-nickel-manganèse de Lomié-Nkamouna étaient infructueux. Comment avez-vous reçu cette nouvelle ?

Sans grande surprise. Je m’y attendais. Pourquoi ? Parce que, vous savez, la SONAMINES n’a pas compris pourquoi le chef de l’État lui a confié les titres miniers de Lomié-Nkamouna et du rutile d’Akonolinga. ERAMET qui jusqu’ici avait le projet d’Akonolinga est partie. Il était question pour l’État de sécuriser ces actifs. On ne pouvait pas laisser cela ouvert et remettre ces projets dans le domaine public. Il fallait les localiser quelque part pour empêcher les compagnies de venir faire des demandes directes.

Je pense que le chef de l’État, à l’époque, a pris une bonne décision en transférant les actifs à la SONAMINES. Lorsqu’il était question de retirer le permis d’exploitation à l’ancien détenteur (GEOLIC), après 23 ans à tourner en rond — parce qu’en 23 ans, on peut au moins mettre trois projets miniers en production —,  l’État était dans son droit de retirer le permis. Mais lorsqu’on retire un permis, il faut aussi protéger l’actif. C’est comme cela que le chef de l’État a pris la décision de protéger ces projets en remettant les titres miniers à la SONAMINES. La SONAMINES pouvait prendre ces projets, les valoriser et leur donner davantage de valeur. Mais elle ne l’a pas fait. Cela fait pratiquement plus d’un an qu’elle détient ces titres. Et vous voyez, les gens à l’international sont très regardants. Ils suivent les projets. Alors, lorsque la SONAMINES décide maintenant de lancer un appel à manifestation d’intérêt pour rechercher des partenaires techniques et financiers, on se demande : comment une compagnie qui, à la base, n’a pas développé ce projet peut-elle maintenant se permettre de rechercher des partenaires ?

Mais qu’est-ce qu’elle a fait de ces projets ? La SONAMINES n’a même pas fait une étude de vérification des réserves. Parce que lorsqu’on vous transmet un projet, la première chose à faire, c’est de le vérifier. Il faut reprendre les études, vérifier les réserves et apporter une valeur ajoutée. Là, au moins, vous prenez vos marques et vous pouvez dire : « Ce projet m’appartient, j’en connais la valeur. » Mais lorsqu’on vous transmet un projet et que, tout de suite, vous recherchez un partenaire technique et financier, on peut se demander : vous, qu’est-ce que vous avez fait avec ce projet ? Vous n’avez ni l’expertise technique ni les moyens financiers nécessaires. Je trouve que, pour obtenir un permis d’exploitation, il faut justifier de sa capacité financière et technique. Alors, comment est-ce que la SONAMINES s’est retrouvée avec des permis sans capacité financière, et encore moins technique ?

La SONAMINES se dit désormais ouverte à des négociations directes avec des investisseurs disposant de capacités techniques et financières avérées. Est-ce une opportunité pour accélérer les projets ou le signe que le Cameroun doit revoir sa stratégie de recherche de partenaires ?

Mais écoutez, pourquoi la SONAMINES a-t-elle été créée ? La SONAMINES, en principe, est le bras de l’État dans le secteur minier. Elle est là pour promouvoir le secteur minier et développer les projets miniers, soit à son compte, soit en partenariat. Ça, c’est sa mission principale. La SONAMINES n’est pas là juste pour gérer les participations de l’État dans les joint-ventures ou pour prélever les impôts synthétiques libératoires auprès des opérateurs. Ça, un département du ministère des Mines peut le faire.

Quand un pays décide de créer une compagnie minière nationale, c’est pour faire de la mine. Ce n’est pas pour faire de la paperasse. Je pense qu’après cinq ans — parce que nous sommes à peine cinq ans après la création de la SONAMINES — cette société n’a encore rien fait. Moi, j’étais directeur du département des affaires et de la stratégie de la Société nationale des mines du Gabon, la SEM. En quatre ans, j’ai obtenu huit permis pour la compagnie nationale. Parce qu’au Gabon, la compagnie nationale n’a pas de priorité sur les autres compagnies. Elle est un joueur parmi les autres.

Elle ne peut donc pas être à la fois juge et partie, comme c’est le cas au Cameroun. Au Gabon, la SEM devait elle aussi demander des permis au ministère, comme toute autre compagnie. J’en ai obtenu huit. J’ai également été celui qui a ouvert au Gabon la première petite mine d’or, une mine 100 % gabonaise, avec des Gabonais. En quatre ans, j’ai aussi signé deux partenariats avec des investisseurs étrangers, notamment sur le marbre et sur le manganèse de Franceville, avec des Indiens. Nous avons également développé la filière de l’or avec le comptoir gabonais de collecte d’or : nous achetions de l’or aux opérateurs et nous le revendions à l’international.

Est-ce que la SONAMINES ne pouvait pas, en cinq ans, obtenir des résultats similaires ? Elle le pouvait. Sauf que, lorsqu’on a créé la SONAMINES, au lieu de mettre à son niveau d’exécution des hommes de terrain, des hommes qui maîtrisent le secteur minier, on a mis des fonctionnaires. Donc, pour moi, la SONAMINES est devenue une sorte de département détaché du ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement Technologique. La SONAMINES avait besoin de businessmen, de gens qui comprennent la mine, de gens qui savent travailler dans ce secteur et qui disposent d’un carnet d’adresses.

Par exemple, si je devais faire aujourd’hui la promotion du projet de Lomié-Nkamouna et du rutile d’Akonolinga, je retrouverais des partenaires. Pourquoi ? Parce que je suis introduit dans le monde des mines. Les mines fonctionnent comme ça : qui vous connaît ? Qui connaissez-vous ? Parce que si vous ne connaissez personne, même si vous avez une mine de diamants, personne ne viendra. C’est le réseau. C’est le carnet d’adresses.Si vous n’avez pas cela, vous n’allez jamais trouver les meilleurs partenaires pour vos projets. C’est ce qui manque à la SONAMINES. Allez dans les grands salons miniers, le Cameroun n’est nulle part. Et si le Cameroun y est, c’est pour présenter la carte du Cameroun . Ce qui n’est pas suffisant. Pourquoi le Cameroun ne peut pas aussi organiser de forum minier ?

Etes-vous prêt à apporter votre expérience à contribution dans votre pays ?

En 2020, quand le Chef de l’État crée la SONAMINES, j’étais très content. Moi, j’étais en Afrique du Sud. Moi je me suis dit : je sors du Gabon où j’ai travaillé pour une compagnie, une start-up nationale. Et je me suis dit je peux mettre mon expertise au service de la SONAMINES. J’ai envoyé mon CV. Je n’ai jamais eu de réponse. Jusqu’à ce jour. Donc j’avais fait ce qu’un patriote, un Camerounais pouvait faire. Je savais qu’avec cette structure naissante, il fallait des hommes outillés pour pouvoir aider cette compagnie à trouver sa place dans ce monde.

Écoutez, aujourd’hui si jamais il y a une vraie volonté… parce que moi, ça fait depuis 5 ans que je suis focus sur les activités minières au Cameroun. J’ai l’impression qu’il n’y a pas une volonté de voir faire de notre secteur minier la flèche de lance de notre économie, malgré les appels du Chef de l’État. S’il y a une vraie volonté, on devait réunir les fils et les filles du pays qui ont de l’expertise, tout de suite, pour pouvoir construire ce qui, à mon avis, n’existe même pas encore. Donc nous sommes prêts. Je suis prêt à aider. Mais il faut qu’il y ait une vraie volonté. Que nous ne soyons pas dans un jeu. J’ai travaillé en Côte d’Ivoire tout récemment. La Côte d’Ivoire, c’est un pays qui est devenu minier devant nous. En 10 ans, la Côte d’Ivoire a mis en production 17 mines d’or.  La Côte d’Ivoire, chaque année depuis 2023, met en production 3 mines d’or. Ils sont aujourd’hui à 60 tonnes. C’est ce qu’on a toujours dit : produire les effets économiques attendus.

Le Cameroun dispose d’un potentiel minier important. Cela a toujours été dit, mais ce potentiel tarde encore à produire les effets économiques attendus. Selon vous, où se situe aujourd’hui le principal blocage ?

Il n’y a pas de blocage. Il y a beaucoup de politiques. Je pense qu’il y a des gens qui n’aiment pas dire la vérité, qui ne sont pas favorables à certaines choses. Il y a aussi des gens qui n’aiment pas dire la vérité aux politiques. Parce que lorsque vous dites que le Cameroun possède un potentiel minier important, moi je dis non. Je vais utiliser le langage technique : le Cameroun est un pays à potentiel géologique. Ce potentiel géologique doit être transformé en potentiel minéral. Et pour le faire, il faut effectuer des travaux de recherche et d’exploration.

Tout récemment, à la Chambre de commerce américaine, j’ai posé la question à la directrice de la géologie : « Madame la Directrice, quel est votre budget annuel en matière de recherche et d’exploration au Cameroun? » Vous savez ce qu’elle m’a dit ? Elle m’a dit que le Cameroun n’a pas d’argent.

Pour elle, ce sont les finances. Alors, pour moi, ce n’est pas un problème. On peut lever de l’argent. Le Cameroun, en tant que pays, peut lever de l’argent pour approfondir la connaissance de son sous-sol. Ce n’est pas un problème majeur. Si le Cameroun est incapable de financer lui-même la connaissance de son sous-sol, il peut demander aux compagnies, aux investisseurs juniors ou aux majors de le faire à sa place. Sauf qu’il faut mettre en place un cadre juridique clair.

Parce que si vous n’êtes pas en mesure de dire à un opérateur : « Dans un mois, à partir du jour où vous avez déposé votre demande d’obtention du permis de recherche, vous aurez une réponse », n’attendez pas que les gens viennent investir dans votre pays. Aujourd’hui, au Cameroun, on donne les permis de recherche à la tête du client. Il n’y a aucune procédure claire. J’attends moi-même un permis dont la demande a été déposée depuis 2023. Je n’ai jamais reçu de notification. Vous pensez que c’est un caractère à encourager les opérateurs? Non. Parce que lorsqu’une personne vient faire de la recherche dans votre pays, elle prend déjà un risque. Mais lorsque vous avez un code minier qui lui met des menottes aux mains, elle va partir.

Vous pensez que le code minier doit être réformé ?

Je pense que le code minier de 2023, qui a été promulgué en décembre 2023, était un très mauvais code minier. C’est un code minier que je n’ai pas compris. C’est un code minier pour un pays mature, pour un pays qui a tellement d’activités et d’acteurs dans le secteur minier, comme l’Afrique du Sud par exemple. Ce n’est pas un code minier adapté à un pays comme le Cameroun, qui n’a encore aucune mine. Le Cameroun, aujourd’hui, a zéro mine. Nous avons des projets en développement, mais nous n’avons pas de mine. Cela veut dire qu’on doit mettre sur pied un code minier adapté à notre contexte, adapté au niveau où nous nous situons dans le secteur minier.

L’adapter, c’est quoi ? Cela veut dire encourager les investisseurs à venir mettre de l’argent dans l’amont minièr. Il faut les encourager à créer des emplois. Nous formons des géologues qui deviennent des chômeurs. Nous formons des jeunes qui, le lendemain, vont vendre de la glace parce qu’il n’y a pas de travail. Même pour les stages, c’est un problème. Moi, je suis enseignant à l’École polytechnique de Bamenda. J’ai des étudiants qui m’écrivent chaque jour. Ils veulent des stages académiques pour préparer leur sortie. Donc, il faut véritablement créer un environnement qui permette au secteur minier de se développer.

Avec les projets en cours ou à venir, notamment le fer de Mbalam-Nabeba, mais aussi ceux de Bipindi-Grand-Zambi et de Kribi-Lobé, pensez-vous que leur mise en œuvre permettra de résoudre ces difficultés ?

Nous avons mis la charrue avant les bœufs. Nous avons ici, dans le milieu, des projets dont on parle depuis longtemps. Le chef de l’État, depuis 2009, a parlé de ces projets. Depuis 2009, nous sommes en 2026. Ça fait près de 17 ans. Près de 17 ans que nous parlons de ces projets en cours. Quand on annonce l’ouverture et la mise en exploitation imminente des cinq grands projets miniers, 17 ans après, il n’y a toujours rien.

Prenons même le cas de Mbalam-Nabeba, à la frontière avec le Congo. Vous connaissez tout ce qu’il y a eu autour de ce projet Mbalam. Vous connaissez le procès. Il y a eu 355 milliards de francs CFA. Aujourd’hui, Mbalam se trouve entre les mains d’une compagnie dont le nom est à vérifier sur l’audio. Cette compagnie, quelle est sa capacité financière ? Zéro. Ils sont en partenariat avec des Chinois.

Voilà pourquoi Mbalam pose problème. Nous avons un problème de casting. Le gré à gré n’a jamais aidé un pays. Mbalam a été attribué au gré à gré. Il n’y a jamais eu d’appel à manifestation d’intérêt. Mbalam est pourtant, parmi les projets camerounais, un très grand projet, notamment dans la filière fer. C’est un projet qui intéresse le monde. La compagnie pour laquelle j’ai travaillé est brésilienne. Nous avons étudié Mbalam en 2011. Cela veut dire que c’est un projet qui intéresse les grands groupes miniers. Pourquoi ne pas se rapprocher de ces grands groupes ?

Au niveau de Grand-Zambi, nous avons un opérateur (G Stone) qui a obtenu un permis. Mais c’est du bricolage. Ce qu’ils font là-bas, c’est une carrière de fer et non une mine de fer. Vous ne pouvez pas être un opérateur et faire de la politique. Et c’est cela qui va plomber le projet. La mine n’aime pas la politique. Si le promoteur de Grand Zambi fait de la politique il va perdre son argent. D’abord, son fer n’est pas de bonne qualité. Il est à 31 %. Il faut encore l’enrichir pour atteindre 60 %. C’est beaucoup d’énergie qu’il faut dépenser. Il a aussi un problème logistique. Il n’est pas dans une zone portuaire. Il faut un chemin de fer.

Et au niveau du port, il faut également des infrastructures. On a aussi parlé de transformation. Mais qui transforme ? La transformation, ce n’est pas facile. Pour transformer, il faut d’abord enrichir. Pour transformer, il faut de l’énergie. Et de l’énergie moins chère. Or, l’énergie est chère au Cameroun. Dans les pays miniers, les infrastructures ne sont pas nécessairement laissées à la charge des opérateurs.

Prenez l’Afrique du Sud : l’État sud-africain met à disposition des opérateurs le chemin de fer, les routes, l’énergie et les ports minéraliers. Le minier fait la mine. Mais dans nos pays, en Afrique centrale, le minier est obligé de construire des ponts et des routes pour faire sortir le minerai. Cela alourdit le CAPEX du projet. Dans le cas du Cameroun, nous avons des projets et des gisements, mais il n’y a rien autour.

Prenons par exemple la bauxite de Fongo-Tongo. Elle est là. Mais tant qu’on n’aura pas un chemin de fer qui part de Fongo-Tongo pour Douala ou pour Kribi, quel minier va construire ce chemin de fer ? C’est l’État qui doit appuyer cela. Nous devons comprendre que le minier n’est pas là pour résoudre les problèmes politiques ou les problèmes d’infrastructures d’un pays. Le minier est là pour faire sa mine. C’est cela qui freine encore l’attractivité de notre pays.

Propos recueillis par Leonel Douniya

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