Le paysage commercial au cameroun change rapidement. En quelques années, le consommateur a vu apparaître davantage de supermarchés, mais aussi des magasins à prix unique, des enseignes de discount et des magasins-entrepôts capables de servir simultanément les ménages, les détaillants et les professionnels.
Les données disponibles permettent désormais de regarder cette transformation sur plusieurs années. Le Troisième Recensement général des entreprises (RGE3) de l’Institut national de la statistique (INS) recensait en 2023 , 230 543 unités économiques dans le commerce, contre 107 509 en 2016, soit une progression de 114,4 %. Le commerce représentait alors 61,3 % des unités économiques du secteur tertiaire. Le marché des supermarchés constitue seulement une composante de cet ensemble.
Les données plus récentes montrent néanmoins que l’environnement reste favorable aux activités commerciales. En 2024, le chiffre d’affaires global hors taxes des entreprises du secteur moderne a progressé de 12,7 %. Le secteur tertiaire, qui comprend notamment le commerce, a enregistré une progression de 11,2 % de son chiffre d’affaires. La même année, les investissements des entreprises ont augmenté de 28,5 %.
Cette évolution donne une indication sur l’ampleur du mouvement : le commerce au cameroun ne se contente pas d’augmenter en nombre d’acteurs ; les entreprises structurées investissent également dans leur développement.
Un marché immense, mais encore largement fragmenté
La progression du nombre d’unités commerciales montre que le commerce reste l’un des principaux réservoirs d’activité économique du pays. L’augmentation de 114,4 % entre 2016 et 2023 traduit une multiplication des points de vente et des acteurs.
La grande distribution ne remplace cependant pas les circuits traditionnels. Elle vient s’insérer dans un marché où coexistent marchés, boutiques de quartier, grossistes, demi-grossistes, magasins spécialisés et supermarchés.
Le nouveau modèle consiste donc moins à faire disparaître les anciennes formes de commerce qu’à segmenter davantage l’offre. Un ménage peut acheter certains produits au marché, compléter ses courses dans un supermarché et rechercher ailleurs une offre discount ou un prix de gros.
Cette segmentation crée plusieurs espaces pour les opérateurs qui savent adapter leurs coûts, leur assortiment et leur implantation au pouvoir d’achat des différentes catégories de consommateurs.
Santa Lucia : un modèle fondé sur le réseau et la diversification
Créé à Yaoundé en 2006, Santa Lucia compte actuellement 18 agences dans deux villes : 10 à Yaoundé et 8 à Douala. L’enseigne indique que ses magasins fonctionnent 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
Son modèle dépasse le simple achat-revente de produits alimentaires. L’enseigne associe notamment supermarché, produits frais, boulangerie-pâtisserie, restauration, loisirs et livraison. Elle cherche ainsi à regrouper plusieurs dépenses du ménage dans un même réseau.
Santa Lucia développe également des produits sous sa propre marque. Son offre « Santa Lucia Maison » comprend notamment les pâtes à tartiner Chocojoy, les spaghettis, les farines, les chips et les glaces, avec plusieurs formats adaptés aux différents usages.
Cette stratégie permet à l’enseigne de travailler simultanément sur le réseau de distribution et sur la composition de son assortiment.
DÔVV : la proximité comme stratégie d’expansion
DÔVV suit une autre trajectoire. créée à Yaoundé en 2003, exploite désormais 20 supermarchés dans la capitale, répartis dans les différents arrondissements de la ville.
La stratégie est particulièrement axée sur la densité du réseau. Les implantations couvrent plusieurs quartiers de Yaoundé, notamment Mokolo, Bastos, Essos, Ngousso, Mendong, Mimboman, Nkolbisson, Nsimeyong, Simbock, Awae et Ekié.
L’ouverture de DÔVV Ekié, en juillet 2026, illustre cette logique. Le magasin dispose de 700 m² de surface de vente, d’une boulangerie produisant sur place et d’un espace Cash & Carry destiné notamment aux revendeurs du quartier. L’ouverture a créé 22 emplois directs.
DÔVV met également en avant les produits issus de producteurs et d’industries camerounaises ainsi que des produits locaux prêts à cuisiner, comme le ndolé lavé, les miondos, l’ekwang, les farines de couscous de maïs et de manioc ou encore la pâte d’arachide.
La différence avec Santa Lucia est donc surtout une différence de déploiement : Santa Lucia construit un réseau sur deux grandes villes et diversifie fortement l’offre commerciale ; DÔVV densifie son réseau dans Yaoundé et rapproche progressivement ses formats du commerce de quartier et de la vente en volume.
Des produits différents pour des modèles différents
Les différences entre les enseignes ne tiennent pas uniquement à leur implantation. Santa Lucia met en avant ses produits maison, ses produits frais, sa boulangerie, sa restauration et différents services. DÔVV dispose également d’une offre large comprenant alimentation, boulangerie-pâtisserie, fruits et légumes, boissons, boucherie, électroménager, restauration et Cash & Carry.
Les catalogues ne sont cependant pas figés et il serait difficile d’affirmer qu’un produit donné est définitivement exclusif à une seule enseigne. La différence porte davantage sur la manière dont chaque opérateur compose son assortiment, négocie ses approvisionnements, développe ses propres références et organise ses magasins.
Cette organisation répond aussi à la recherche de marges et de volumes. Une enseigne peut privilégier certains produits de grande consommation à rotation rapide, développer ses propres références ou travailler directement avec des producteurs locaux afin de mieux maîtriser son approvisionnement.
SPAR : une enseigne internationale implantée dans le paysage camerounais
La concurrence comprend également SPAR, enseigne d’origine néerlandaise. SPAR International a accordé en 2015 à L’Atrium SA, une coentreprise réunissant Dee-lite et le groupe ARNO, la licence d’exploitation de la marque au Cameroun. Le premier magasin SPAR du pays a ouvert la même année à Douala.
L’enseigne a depuis développé plusieurs formats. Le réseau comprend notamment des supermarchés SPAR, des magasins de proximité SPAR Express et un format SPAR Gros destiné aux achats en volume. L’opérateur Dee-Lite indique aujourd’hui exploiter plus de dix points de vente SPAR au Cameroun, à Douala et Yaoundé.
Carrefour et l’arrivée d’une concurrence structurée
Les acteurs locaux ne sont plus seuls sur ce marché. Carrefour compte actuellement six magasins au Cameroun : quatre à Douala Bonamoussadi, Logpom, Ancien Dalip et Bonabéri et deux à Yaoundé Ekié et Warda.
L’enseigne cherche également à renforcer son offre locale. Dans sa communication « Made in Cameroon 2026 », Carrefour indique travailler avec environ 300 producteurs locaux et commercialiser plus de 3 500 références camerounaises parmi environ 15 000 références. Ces chiffres sont ceux communiqués par l’entreprise.
La concurrence ne se limite donc plus à la question de la taille des magasins. Les enseignes doivent également travailler leur approvisionnement, leurs prix, leurs marques, leurs promotions et leur capacité à intégrer les producteurs locaux.
Le prix fait émerger un autre segment du marché
Une autre transformation se déroule dans les quartiers : celle du commerce discount. À Yaoundé, le modèle prix unique à 800 F s’est développé avec des magasins Bon Max. Le principe est différent de celui d’un supermarché classique : le prix devient l’élément central du positionnement. Chez Bon Max, les articles sont proposés selon le concept d’un prix fixe unitaire de 800 FCFA pour tous les articles.
l’affluence enregistrée devant le magasin Bon Max à Ngousso, avec des clients présents dès les premières heures de la journée. Les produits proposés comprennent notamment des ustensiles de cuisine, des récipients, des accessoires, de la petite électronique, de la papeterie et certains produits d’hygiène.
Le phénomène ne se limite toutefois pas à Yaoundé. À Douala, le concept Tout à 1 000 F s’inscrit dans la même logique : proposer une gamme d’articles autour d’un prix unique de 1 000 FCFA. Les deux formats, prix unique à 800 F à Yaoundé et Tout à 1 000 F (Hua Feng) à Douala, illustrent la progression des commerces construits autour d’une promesse tarifaire simple.
Ces magasins ne fonctionnent pas exactement comme les supermarchés traditionnels. Leur assortiment est davantage orienté vers des produits pouvant être achetés à bas prix, avec une rotation rapide des stocks et une politique commerciale reposant sur le volume.
Ce segment répond à une contrainte économique précise : lorsque les dépenses des ménages augmentent, une partie des consommateurs recherche des produits à prix réduit, même si l’assortiment, les marques ou les services proposés ne sont pas les mêmes que dans les grandes enseignes.
C’est ainsi qu’une nouvelle concurrence apparaît autour du supermarché : le commerce discount cherche à gagner le consommateur par le niveau de prix et la simplicité de son offre.
Domino : les fermetures successives rappellent les contraintes du modèle
La transformation du marché ne se traduit cependant pas uniquement par des ouvertures. À Douala, l’enseigne Domino Marché, qui avait développé plusieurs points de vente dans des quartiers comme Makepe, Bonamoussadi, PK8, Ndogpassi ou Bonabéri, a également connu des fermetures successives de magasins signalées en 2026.
Des observations publiées récemment font état de fermetures de plusieurs points de vente, alors que l’enseigne avait encore communiqué en 2025 sur sa volonté de poursuivre son développement dans la ville. Les raisons financières précises de ces fermetures n’ont pas été publiquement établies.
Cette évolution constitue un autre élément de l’analyse du marché. L’ouverture de plusieurs magasins permet d’accroître la couverture géographique, mais elle entraîne également des besoins supplémentaires en stocks, personnel, transport, loyers, équipements et trésorerie.
Le cas Domino montre ainsi que l’expansion du réseau ne garantit pas à elle seule la pérennité économique d’une enseigne. Dans un secteur où la concurrence sur les prix s’intensifie, la maîtrise des coûts et des flux de marchandises devient déterminante.
SAC Cash & Carry : le volume au cœur de la distribution
Le 8 septembre 2026, Yaoundé a accueilli SAC Cash & Carry à Mfandena, face au Stade Annexe 1. Le magasin couvre 1 000 m² et fonctionne selon un modèle hybride entre magasin-entrepôt et libre-service. Il s’adresse simultanément aux ménages, aux détaillants et aux professionnels.
Le principe du Cash & Carry repose sur la vente en volume et sur une organisation permettant de servir des professionnels qui viennent s’approvisionner pour leur propre activité, tout en restant accessible aux particuliers.
Ce modèle change la relation entre le supermarché et le revendeur. Le petit commerçant n’est plus seulement un concurrent du supermarché : il peut aussi devenir son client.
La distribution se rapproche ainsi d’une logique de chaîne : production ou importation, stockage, vente en gros ou demi-gros, puis revente au consommateur final.
Maithé Mall : la distribution moderne quitte progressivement les deux métropoles
L’autre évolution importante est géographique. Le groupe Neptune a inauguré le 26 août 2026 le centre commercial Maithé Mall à Mboua, dans l’arrondissement d’Obala, département de la Lékié. L’investissement annoncé lors de cette ouverture est d’environ 6 milliards de FCFA.
Le projet associe notamment supermarché, boulangerie, boucherie, restauration et autres activités commerciales. Son implantation à Obala élargit le périmètre géographique de la distribution moderne au-delà de Yaoundé et Douala.
cette extension permet d’explorer de nouveaux bassins de consommation. Elle ouvre aussi la question de l’approvisionnement : plus un magasin s’éloigne des grands centres de distribution, plus la maîtrise des stocks, du transport et des fournisseurs devient déterminante.
Une économie qui progresse et soutient la consommation
La multiplication des formats intervient dans une économie où la demande intérieure continue de soutenir l’activité. En 2024, le PIB du Cameroun a progressé de 3,5 %, après 3,3 % en 2023. Le secteur tertiaire a enregistré une croissance de 4,2 %, tandis que la consommation finale progressait de 3,5 %.
En 2025, le rythme de croissance économique est resté à 3,5 %. Le secteur tertiaire a progressé de 4,3 %, la consommation finale de 4,6 % et la consommation des ménages de 4,9 %. Les importations de biens et services ont parallèlement progressé de 5,1 % en volume.
Les données disponibles sur les neuf premiers mois de 2025 montrent également une progression de 4,8 % de la consommation privée par rapport à la même période de 2024, tandis que les importations ont augmenté de 10,3 % en volume.
Cette évolution constitue un élément important pour la distribution : davantage de consommation signifie davantage de flux de marchandises à organiser, mais aussi une concurrence accrue entre les différents circuits de vente.
Un consommateur toujours sensible à l’évolution des prix
La croissance de la consommation ne signifie cependant pas que les ménages disposent d’une capacité de dépense illimitée.
En 2025, l’inflation a atteint 3,4 %, avec une progression particulièrement importante des prix alimentaires. La pression sur le budget des ménages contribue à renforcer l’intérêt pour les promotions, les formats à prix réduit et les achats en volume.
En 2026, les tensions sur les prix restent visibles. En juillet, l’inflation annuelle s’établissait à 3,4 %, contre 3,0 % en juin et 2,7 % en mai. L’INS indique que la remontée récente est principalement portée par les produits alimentaires, notamment les produits frais.
Cette situation contribue à expliquer la coexistence de plusieurs modèles commerciaux. Une partie des consommateurs recherche la proximité et le gain de temps ; une autre compare davantage les prix ; les revendeurs recherchent le volume ; tandis que les ménages disposant de budgets plus importants peuvent privilégier la diversité des références et les services. Le marché devient donc plus segmenté.
Un marché également dépendant de l’approvisionnement
Pour les distributeurs, la question des prix est directement liée à celle de l’approvisionnement. Les entreprises doivent sécuriser leurs fournisseurs, gérer les coûts de transport, maintenir leurs stocks et limiter les ruptures. La progression des importations observée en 2025 montre également le poids des produits achetés à l’extérieur dans l’économie nationale.
Dans ce contexte, le développement des produits locaux prend une dimension économique supplémentaire. Pour les enseignes, travailler avec des producteurs camerounais peut permettre de diversifier les sources d’approvisionnement et de développer des références adaptées au marché local.
C’est également l’une des raisons pour lesquelles la grande distribution est présentée par le ministère du Commerce comme un débouché pour la production nationale et un maillon de la politique d’import-substitution.
Pourquoi les ouvertures se multiplient-elles ?
Les ouvertures de magasins répondent à plusieurs logiques économiques observables. La première est la croissance de la consommation. En 2025, la consommation des ménages a progressé de 4,9 %, tandis que le secteur tertiaire a progressé de 4,3 %. La deuxième est la possibilité de gagner des parts de marché en se rapprochant des quartiers encore peu couverts par les enseignes structurées.
La troisième est la diversification des sources de revenus : alimentation, boulangerie, restauration, électroménager, services financiers ou livraison peuvent être regroupés dans un même réseau.
La quatrième est la recherche d’économies d’échelle. Une enseigne qui augmente son nombre de magasins peut accroître ses volumes d’achat et organiser plus efficacement ses approvisionnements et sa logistique.
Mais les fermetures successives de certains points de vente montrent également que cette expansion comporte des contraintes. Un réseau plus large signifie davantage de charges fixes, de stocks à financer, de personnel et de besoins logistiques. La question n’est donc pas seulement d’ouvrir, mais de maintenir chaque point de vente à un niveau d’activité permettant de couvrir ses coûts.
Enfin, les ouvertures de 2026 montrent que l’investissement ne se limite plus au supermarché traditionnel. Le marché accueille désormais des magasins de proximité, magasins discount, magasins-entrepôts, Cash & Carry et centres commerciaux.
Le véritable nouveau modèle économique
Le nouveau modèle de la distribution camerounaise repose donc de moins en moins sur un simple principe : acheter des produits et les revendre dans un magasin.
Les opérateurs cherchent désormais à agir simultanément sur plusieurs leviers : le volume, la proximité, le prix, l’assortiment, l’approvisionnement local, les marques propres et les services.
Santa Lucia développe son réseau entre Yaoundé et Douala et associe distribution, services et produits maison. DÔVV privilégie la densité à Yaoundé et introduit progressivement des fonctions de vente en volume. Carrefour développe son réseau et son offre de produits locaux. SPAR combine supermarchés, magasins de proximité et vente en gros. SAC introduit un format Cash & Carry. Bon Max (prix unique 800F) et Tout à 1 000 F misent sur le prix fixe. Neptune teste une implantation de grande distribution hors des deux principales métropoles. Dans le même temps, les fermetures de magasins Domino illustrent les contraintes économiques auxquelles sont confrontés les opérateurs.
Le marché évolue donc vers une coexistence de modèles plutôt que vers un modèle unique. Le changement du marché camerounais de la distribution se situe moins dans le seul nombre de supermarchés que dans la diversification des modèles économiques. Entre 2023, où le RGE3 recensait déjà 230 543 unités commerciales, 2024, marqué par une progression de 12,7 % du chiffre d’affaires des entreprises du secteur moderne, 2025, avec une croissance de 3,5 % et une consommation des ménages en hausse.

