Monsieur le Directeur, à mi-parcours de cette décennie consacrée à la diversification économique, quel bilan dressez-vous des progrès réalisés en Afrique centrale ? Quels sont les principaux obstacles à la transformation économique de la sous-région ?
À mi-parcours de cette décennie, nous sommes satisfaits de constater que la plupart de nos pays ont élaboré des stratégies de diversification économique et d’industrialisation. Le Tchad a été parmi les premiers à s’engager dans cette dynamique. Aujourd’hui, le Cameroun, la République démocratique du Congo (RDC), la République du Congo et le Gabon disposent également de plans directeurs d’industrialisation et de diversification économique, dont certains ont été examinés avec l’appui de nos services. D’autres pays poursuivent l’élaboration de leurs stratégies ou ont déjà commencé à en mettre en œuvre certains volets.
Ces avancées traduisent une prise de conscience, à l’échelle sous-régionale, de l’importance de la diversification économique et de la pertinence des principes du Consensus de Douala, auquel nous avons contribué en 2017.
Parallèlement, nous avons fait le choix de soutenir l’industrialisation à travers des marchés mieux intégrés. Tous nos pays disposent désormais de stratégies nationales relatives à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). La Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) et la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) se sont également dotées de stratégies régionales en matière de ZLECAf, d’industrialisation et de diversification économique. Cet ensemble de stratégies constitue une base importante. Il montre que nos pays ont pris la mesure des enjeux et que la volonté politique s’oriente vers les priorités définies depuis 2017.
Cependant, les défis demeurent considérables, notamment en matière de mise en œuvre. Nous devons accélérer les projets d’industrialisation et mieux exploiter les possibilités offertes par l’intégration régionale. Les échanges commerciaux entre les pays de la sous-région restent insuffisants. Certes, la part des produits manufacturés dans les exportations a progressé dans certains pays, notamment au Gabon, mais des efforts supplémentaires sont nécessaires pour accroître la place des produits transformés dans nos exportations et dans le produit intérieur brut.
Le principal défi est donc celui de l’exécution des stratégies. À ce niveau, le secteur privé joue un rôle essentiel. Il nous faut lui donner davantage de place, renforcer ses capacités et l’accompagner afin qu’il contribue à faire monter en gamme les économies de la sous-région, notamment à travers la production et l’exportation de biens davantage transformés.
Cette 42e session est placée sous le thème de la transformation agricole. Quelles réformes prioritaires les États doivent-ils engager pour encourager les entreprises à investir, à produire localement et à créer des emplois ?
Les discussions des experts organisées dans le cadre de cette session nous ont permis de mieux cerner les difficultés auxquelles nos économies sont confrontées. Les réformes nécessaires sont désormais relativement bien connues. Nos pays se sont engagés dans plusieurs chantiers, notamment la facilitation du commerce, la simplification des procédures de création des entreprises et la réduction de certaines contraintes fiscales.
Toutefois, ces réformes doivent s’inscrire dans une approche globale de promotion de l’écosystème entrepreneurial. Il ne suffit pas d’améliorer les procédures administratives : il faut également créer les conditions permettant aux entreprises d’être compétitives. Cela suppose, en premier lieu, de développer les infrastructures. Les transports, l’énergie électrique et les télécommunications demeurent des facteurs déterminants pour l’activité économique. Sans infrastructures adéquates, nos entreprises peinent à produire dans de bonnes conditions et à rivaliser avec leurs concurrentes.
En deuxième lieu, nous devons investir davantage dans le capital humain et le développement des compétences. Les entreprises ont besoin de ressources humaines qualifiées pour améliorer leur productivité, innover et monter en gamme. Au-delà des réformes traditionnellement associées au climat des affaires, nous devons donc agir sur l’ensemble des facteurs qui déterminent la compétitivité des entreprises.
Un autre enjeu majeur concerne la mise en œuvre des réformes. Les engagements existent, mais il faut mobiliser les ressources nécessaires, assurer un suivi régulier et évaluer les résultats obtenus. La coordination entre les administrations publiques est également essentielle. Les experts ont par ailleurs souligné la nécessité de définir des référentiels adaptés aux réalités de la sous-région. Certaines réformes ont été conçues en s’inspirant de modèles extérieurs, sans toujours tenir suffisamment compte de nos contextes économiques et institutionnels.
Nous devons donc promouvoir des réformes mieux adaptées à nos besoins et susceptibles d’être rapidement appropriées par les acteurs publics et privés. Enfin, le dialogue public-privé doit être renforcé, mais il faut également développer le dialogue entre les administrations elles-mêmes. Une meilleure concertation entre les ministères permettra d’harmoniser les interventions et de rendre les politiques de promotion du secteur privé plus cohérentes et plus efficaces.
À ce stade, qu’est-ce qui empêche encore les entreprises d’Afrique centrale de tirer pleinement profit du vaste marché offert par la ZLECAf ? Quelles solutions concrètes préconisez-vous ?
Nous nous réjouissons du fait que tous les pays de la sous-région disposent désormais de stratégies relatives à la ZLECAf et aient mis en place des dispositifs institutionnels pour en assurer le suivi. Les comités nationaux de la ZLECAf, qui réunissent différents acteurs publics et privés, constituent des mécanismes importants pour coordonner les actions et faire progresser sa mise en œuvre. Cependant, plusieurs obstacles subsistent. Le premier concerne les capacités productives de nos économies. Pour tirer pleinement profit du marché continental, nos entreprises doivent être en mesure de produire davantage, d’améliorer leur compétitivité et de proposer des biens répondant aux besoins des marchés.
Le deuxième obstacle est lié aux infrastructures. La fluidité des échanges dépend notamment de la qualité des infrastructures de transport et de la performance des corridors commerciaux. Nous devons améliorer la connexion entre les différents territoires afin de faciliter la circulation des marchandises.
Le troisième enjeu est celui de la transformation locale des matières premières. Notre sous-région dispose d’importantes ressources naturelles, mais nous devons renforcer leur transformation sur place pour accroître la valeur ajoutée créée localement et développer les échanges de produits manufacturés.
Nous devons également améliorer les infrastructures de qualité, notamment les dispositifs de normalisation et de certification. Les entreprises doivent pouvoir respecter des normes reconnues et harmonisées afin de commercialiser plus facilement leurs produits dans les différents pays de la sous-région. À cela s’ajoute la nécessité de renforcer les capacités des comités nationaux de la ZLECAf pour leur permettre de mieux accompagner la mise en œuvre des stratégies.
La CEA contribue à cet effort à travers des activités de renforcement des capacités. Nous avons notamment organisé, à Yaoundé, des séances de formation destinées aux responsables nationaux chargés de la mise en œuvre de la ZLECAf, afin de leur permettre d’assumer pleinement leur rôle. Sur le plan des infrastructures, nous encourageons également la révision et l’actualisation du plan directeur de transport de la sous-région, élaboré avec l’appui de partenaires, afin de mieux répondre aux besoins actuels de connectivité.
Nous travaillons par ailleurs sur les zones économiques spéciales et sur la mise en place d’écosystèmes favorisant la transformation locale des matières premières. Le secteur du bois, notamment au Cameroun, illustre les possibilités de création de valeur ajoutée à partir des ressources disponibles. Enfin, nous proposons d’accompagner la CEMAC dans ses efforts visant l’échéance de janvier 2028, présentée dans nos discussions comme un engagement relatif à l’interdiction d’exporter des produits non transformés. L’objectif est d’encourager la transformation locale et de renforcer les capacités industrielles de nos économies.
L’accès au financement demeure une difficulté majeure, notamment pour les PME. Quels mécanismes faudrait-il privilégier pour mobiliser davantage de capitaux au service de l’investissement productif et de l’industrialisation ?
Les échanges de cette session ont confirmé que l’accès au financement constitue une composante essentielle du climat des affaires. Le diagnostic met en évidence plusieurs difficultés. La première concerne les entreprises elles-mêmes, qui ne disposent pas toujours de projets suffisamment structurés pour être considérés comme bancables par les établissements financiers. Il est donc indispensable de les accompagner dans la préparation de leurs projets, l’élaboration de leurs plans d’affaires et la structuration de leurs dossiers de financement.
La formalisation des entreprises constitue également une priorité. Tant qu’une grande partie de notre tissu entrepreneurial évoluera dans le secteur informel — les discussions ont évoqué une proportion de l’ordre de 80 % —, l’accès au financement restera problématique. La formalisation permet aux entreprises de mieux bénéficier du cadre réglementaire, de disposer d’états financiers fiables et de présenter aux banques les informations nécessaires à l’évaluation de leurs activités. Elle contribue ainsi à améliorer leur crédibilité auprès des financeurs.
En parallèle, les banques demeurent prudentes lorsqu’elles ne disposent pas de garanties suffisantes ou d’éléments permettant d’apprécier la capacité de remboursement des entreprises. C’est pourquoi nous avons souligné l’intérêt de développer les fonds de garantie dans les pays de la sous-région. Ces mécanismes peuvent reposer sur des partenariats public-privé permettant de partager une partie du risque associé aux prêts accordés aux petites et moyennes entreprises. L’objectif est de réduire les risques supportés par les banques et de faciliter ainsi le financement des PME.
Mais le financement ne peut pas être envisagé isolément. Les petites et moyennes entreprises doivent également être accompagnées et renforcées, en particulier durant leurs premières années d’existence, période au cours de laquelle beaucoup rencontrent des difficultés à assurer leur pérennité. Il faut donc agir simultanément sur plusieurs leviers : structurer les entreprises à travers leurs organisations professionnelles, encourager leur formalisation, mettre en place des incitations adaptées et développer des mécanismes de garantie susceptibles de faciliter leur accès au crédit. C’est à travers cette approche combinée que nous pourrons améliorer durablement le financement des PME et soutenir l’investissement productif.
Au-delà des recommandations, quels résultats concrets et quelles résolutions attendez-vous à l’issue de cette 42e session ?
Plusieurs orientations se dégagent de nos travaux. La première consiste à renforcer les capacités des structures chargées du suivi et de l’évaluation des réformes et du climat des affaires dans la sous-région. Il a notamment été question de l’Observatoire du climat des affaires de la CEMAC, de celui du Tchad ainsi que des initiatives conduites par les agences de promotion des investissements au Cameroun et en RDC. Nous souhaitons que des stratégies claires soient définies pour renforcer ces structures, améliorer leurs moyens d’action et leur permettre de mieux suivre la mise en œuvre des réformes, tant au niveau national que sous-régional.
La deuxième orientation porte sur le caractère inclusif des politiques de promotion du climat des affaires. Les mesures adoptées doivent tenir compte des besoins des entreprises les plus vulnérables, notamment celles portées par les personnes vivant avec un handicap, les femmes et les jeunes. Ces catégories d’entrepreneurs rencontrent souvent des difficultés particulières pour développer leurs activités et assurer la pérennité de leurs entreprises. Il est donc nécessaire de mettre en place des mécanismes d’accompagnement adaptés à leurs besoins.
La troisième priorité consiste à replacer les réformes au cœur de l’ensemble de l’écosystème entrepreneurial. Nous ne devons pas limiter les discussions à la fiscalité ou au nombre de jours nécessaires pour créer une entreprise. Il faut également prendre en compte les infrastructures physiques, les transports, la multimodalité, les compétences humaines et techniques ainsi que les mesures nécessaires à l’épanouissement des entreprises.
Nous attendons également des avancées concrètes dans le fonctionnement du dialogue public-privé. Celui-ci existe déjà dans plusieurs pays, mais il doit évoluer vers une approche davantage orientée vers la performance et les résultats. Il ne suffit plus que les acteurs publics et privés se rencontrent et échangent. Ces concertations doivent déboucher sur des engagements précis, des actions concrètes et des mécanismes permettant d’évaluer les progrès accomplis.
Enfin, la coordination au sein même du secteur public doit être améliorée. Les différents ministères et organismes qui interviennent dans la promotion du secteur privé doivent travailler de manière plus cohérente et mieux aligner leurs actions. Notre ambition est de faire en sorte que les réformes produisent des effets tangibles sur la compétitivité des entreprises, l’investissement productif, la création d’emplois et la transformation économique de l’Afrique centrale.

