Eurobonds en Afrique : emprunter des milliards pour rembourser des dettes, le cercle qui interroge

Les États africains sollicitent les marchés financiers internationaux pour mobiliser des milliards de francs CFA. Mais une partie de ces ressources ne finance pas directement de nouvelles infrastructures : elle sert à rembourser des dettes arrivant à échéance ou à régler des engagements antérieurs. Au Cameroun, au Congo et au Gabon, les opérations de financement montrent comment le refinancement occupe une place importante dans la gestion de la dette publique. Une réalité qui pose une question centrale : quelle part des emprunts contribue effectivement à accroître les capacités productives des économies ?

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Sur les marchés financiers internationaux, les eurobonds permettent aux États africains de mobiliser rapidement des ressources pour couvrir leurs besoins de financement. Mais ces emprunts ne servent pas systématiquement à construire des infrastructures ou à lancer de nouveaux projets. Au Cameroun, au Congo et au Gabon, leur utilisation met en évidence un autre enjeu : le remboursement des dettes existantes et la gestion des échéances financières. Une pratique qui permet de soulager temporairement la trésorerie publique, tout en reportant une partie de la charge de la dette sur les années suivantes.

Eurobond : emprunter pour investir, mais aussi pour rembourser

Un eurobond est une obligation émise sur les marchés financiers internationaux, généralement en devises étrangères. En contrepartie des fonds reçus, l’État s’engage à verser des intérêts et à rembourser le capital selon un calendrier déterminé.

Ces emprunts peuvent financer des infrastructures, soutenir le budget de l’État ou couvrir des besoins de trésorerie. Ils peuvent également servir au refinancement de la dette, lorsqu’un nouvel emprunt permet de rembourser une obligation ancienne ou d’autres engagements financiers.

Cette distinction est essentielle. Le montant annoncé lors d’une émission ne correspond pas nécessairement à de nouvelles dépenses d’investissement. Si les ressources servent à rembourser une dette arrivée à échéance, elles permettent de respecter les engagements financiers de l’État, mais ne financent pas automatiquement la construction d’une route, d’un hôpital ou d’une usine.

Le refinancement peut néanmoins permettre d’étaler les remboursements sur une période plus longue. Son intérêt dépend alors du coût du nouvel emprunt, de sa durée, des conditions obtenues et de la capacité de l’État à honorer ses échéances futures.

Cameroun : 332 milliards de FCFA pour régler des arriérés intérieurs

En juillet 2024, le Cameroun a émis un eurobond d’un montant équivalent à 332 milliards de FCFA. Cette opération s’inscrivait dans une stratégie de gestion de la dette visant à régler les arriérés intérieurs de l’État.

Selon le rapport du Fonds monétaire international publié en 2025, les ressources de cet emprunt, combinées à celles d’un prêt d’environ 131 milliards de FCFA obtenu auprès d’Afreximbank en janvier 2024, devaient servir au paiement des obligations intérieures accumulées par l’État.

Cependant, l’objectif n’a pas été entièrement atteint. Le rapport du FMI publié en juillet 2025 relève que le Cameroun a accumulé 96 milliards de FCFA de nouvelles obligations, notamment en raison de recettes pétrolières inférieures aux prévisions, de dépassements de dépenses et d’un déficit de financements extérieurs.

Pour 2025, les autorités ont inscrit dans la loi de finances rectificative le règlement de 233 milliards de FCFA d’arriérés, soit environ un tiers du stock concerné. Le rapport indique qu’à fin mars 2025, la majeure partie de ce montant avait déjà été réglée grâce à des émissions de titres sur le marché intérieur.

Le cas camerounais met en évidence deux réalités : les emprunts extérieurs peuvent fournir des ressources pour payer des créanciers nationaux, mais l’accumulation de nouvelles obligations peut réduire les effets attendus de cette opération. Le paiement des arriérés peut soutenir la trésorerie des entreprises concernées, sans constituer pour autant un investissement public nouveau.

Congo : 930 millions de dollars pour rembourser la dette intérieure

En novembre et décembre 2025, la République du Congo a émis puis rouvert un eurobond pour un montant total de 930 millions de dollars, soit environ 472,3 milliards de FCFA pour la part des ressources destinée au remboursement de la dette intérieure.

Selon le rapport du FMI publié en 2026, ces fonds étaient destinés à amortir un montant équivalent de dette du Trésor arrivant à échéance entre novembre 2025 et février 2026.

L’opération répondait donc à un besoin de remboursement immédiat. Elle devait permettre à l’État de faire face aux échéances de sa dette intérieure en mobilisant des ressources sur les marchés internationaux.

Les conditions financières constituent un autre élément important. Les deux tranches affichaient un coupon annuel de 9,875 %, avec une maturité de sept ans et deux années de différé avant le remboursement du principal. Le capital devait ensuite être remboursé en cinq versements annuels égaux entre novembre 2028 et novembre 2032.

Le refinancement déplace ainsi une partie de la charge financière dans le temps, mais il ne supprime pas l’obligation de remboursement. Il crée de nouvelles échéances, auxquelles s’ajoutent les intérêts.

Le rapport du FMI estime par ailleurs que la dette publique totale congolaise a atteint environ 97,3 % du produit intérieur brut en 2025. L’institution relève également que les tensions de trésorerie et le poids du service de la dette ont limité l’exécution des dépenses publiques, notamment les investissements et les dépenses sociales.

Dans ce contexte, l’eurobond répond principalement à une contrainte de financement et de remboursement. Son émission ne doit donc pas être assimilée à une enveloppe entièrement consacrée à de nouveaux projets de développement.

Gabon : les échéances obligataires pèsent sur les besoins de financement

Au Gabon, le poids des remboursements extérieurs constitue également un enjeu majeur de gestion de la dette. Dans son rapport de mai 2024, le FMI identifie l’échéance de l’eurobond de 2025 parmi les besoins de financement à anticiper.

Le scénario de financement présenté dans cette analyse prévoyait qu’environ la moitié des amortissements de dette extérieure sur la période étudiée, dont l’eurobond arrivant à échéance en 2025, serait refinancée auprès de créanciers commerciaux, bilatéraux ou multilatéraux.

Il s’agissait d’une hypothèse de financement et non d’une confirmation que chaque remboursement avait déjà été couvert selon les modalités prévues.

Le rapport projetait des besoins bruts de financement moyens d’environ 19 % du PIB par an sur la période 2024-2029. Ces besoins incluaient le remboursement de la dette arrivant à échéance, le financement du déficit budgétaire et d’autres opérations financières.

Le FMI signalait également que le service de la dette représentait une charge élevée au regard des recettes publiques, avec des risques liés au coût des emprunts internationaux et aux retards de paiement extérieurs.

Ces données montrent que le refinancement peut devenir un élément central de la stratégie financière d’un État lorsque plusieurs échéances importantes se concentrent sur une même période. Les ressources mobilisées servent alors en partie à honorer des engagements existants, tandis que les nouveaux investissements doivent être financés par d’autres ressources ou par des emprunts supplémentaires.

Le véritable enjeu : mesurer ce que les emprunts financent réellement

Les trois cas ne présentent pas exactement les mêmes opérations, mais ils permettent d’identifier un mécanisme commun : les emprunts internationaux peuvent répondre à des besoins de remboursement aussi bien qu’à des besoins d’investissement.

Au Cameroun, l’eurobond de 2024 a été mobilisé pour contribuer au règlement des arriérés intérieurs. Au Congo, les émissions de fin 2025 étaient destinées au remboursement de titres du Trésor arrivant à échéance. Au Gabon, les projections du FMI mettaient en évidence le besoin de refinancer une partie des amortissements de dette extérieure, dont l’eurobond de 2025.

Pour mesurer la contribution réelle de ces opérations au développement, le montant emprunté ne suffit donc pas. Il faut connaître l’affectation des fonds, le coût total du financement, les échéances remplacées et les investissements effectivement réalisés.

Le refinancement n’est pas en soi synonyme d’échec : il peut permettre à un État d’éviter un défaut de paiement, d’étaler sa dette et de régler ses créanciers. Mais lorsqu’une part importante des ressources disponibles est absorbée par les remboursements, les marges budgétaires consacrées à de nouveaux équipements et infrastructures dépendent davantage des recettes publiques, des financements concessionnels et de la maîtrise des dépenses.

Au Cameroun, au Congo et au Gabon, les données officielles montrent que les eurobonds peuvent servir à rembourser des dettes anciennes ou à régler des arriérés plutôt qu’à financer directement de nouveaux projets. Ces opérations permettent de répondre aux échéances immédiates, mais elles créent aussi de nouvelles obligations financières. Leur contribution au développement dépend finalement de l’utilisation des fonds, du coût de l’endettement et des ressources que les États parviennent à consacrer durablement à l’investissement public.

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