À travers la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30), le gouvernement Camerounais ambitionne de faire de l’industrie le principal moteur de la transformation structurelle de l’économie. Développement du tissu productif, transformation locale des matières premières, substitution aux importations et amélioration de la compétitivité des entreprises figurent parmi les priorités affichées. Mais ces ambitions se heurtent à une réalité persistante : la domination de l’économie informelle.
Publiée en juillet 2026 par The Okwelians, l’étude intitulé The O’nsight #3 estime que cette situation dépasse largement la seule question de la formalisation des activités. Chez les jeunes, 90 % des emplois relèvent de l’économie informelle, un niveau qui soulève une interrogation fondamentale : une économie où l’immense majorité de la main-d’œuvre évolue en dehors des circuits formels peut-elle réellement soutenir une industrialisation durable ?
Un déséquilibre économique
Selon un document fixant la répartition des unités de production informelles (UPI) par secteur d’activité; publié par l’INS en 2021, le Cameroun compte 3,4 millions d’UPI non agricoles, dont 63,7 % en milieu urbain et 36,3 % en milieu rural. Ces unités se répartissent entre trois grands secteurs d’activité : les services (36,4 %), le commerce (35,2 %) et l’industrie (28,4 %). Cependant contrairement aux idées reçues, les auteurs ne considèrent pas l’informalité comme un choix délibéré des travailleurs visant à échapper aux règles ou à l’impôt. Ils y voient plutôt le symptôme d’un déséquilibre économique profond. Selon eux, la majorité des travailleurs informels n’ont pas choisi de rester en dehors du secteur formel ; ils y ont été conduits par l’insuffisance des emplois disponibles et par un système de formation qui peine à répondre aux besoins réels du marché du travail.
Cette analyse interpelle directement les ambitions industrielles du Cameroun. Une économie industrielle repose sur une main-d’œuvre qualifiée, des entreprises structurées, des chaînes de sous-traitance performantes et un accès au financement permettant aux entreprises d’investir, d’innover et de gagner en productivité. Or, l’économie informelle camerounaise est majoritairement composée de très petites unités de production, souvent individuelles, disposant de faibles revenus, d’un accès limité au crédit et opérant en marge des dispositifs de protection sociale et d’accompagnement public.
Le déséquilibre structurel du marché de l’emploi
Le rapport met également en évidence un déséquilibre structurel du marché de l’emploi. Chaque année, près de 300 000 jeunes arrivent sur le marché du travail, alors que le secteur formel ne crée en moyenne qu’environ 70 000 emplois. Ce déficit alimente mécaniquement l’auto-emploi de subsistance et renforce le poids de l’économie informelle au détriment d’activités productives capables de soutenir l’industrialisation du pays. Pour The Okwelians, la réponse ne consiste pas à intensifier les politiques de formalisation. L’enjeu est d’abord de rendre le secteur formel plus attractif en créant davantage d’emplois productifs, en rapprochant les formations des besoins des entreprises et en instaurant un statut d’auto-entrepreneur permettant une intégration progressive dans l’économie formelle.
Créer des conditions favorables à la formalisation
L’étude appelle ainsi à un changement de paradigme. L’informel de subsistance n’est pas le problème ; il est le symptôme d’un marché du travail incapable d’offrir suffisamment d’emplois décents et d’un système de formation encore insuffisamment connecté aux besoins de l’économie. Pour les auteurs, la priorité n’est donc pas de contraindre les travailleurs à se formaliser, mais de créer les conditions qui rendront cette formalisation attractive : reconnaissance des compétences, accès à une protection sociale, insertion dans des chaînes de valeur et création d’emplois modernes. À ce prix seulement, le Cameroun pourra espérer faire de son ambition industrielle un véritable levier de transformation économique.

