Entre 2020 et 2024, les exportations chinoises de produits en acier ont plus que doublé, passant de 51,6 millions de tonnes à 117 millions de tonnes, selon différentes données officielles du marché. Les mêmes sources indiquent que ces exportations, devenues plus dynamiques à cause des prix très compétitifs des produits chinois, sont principalement orientées vers d’autres pays d’Asie, qui importent notamment 49% du fer à béton en provenance de Chine, contre 12% pour l’Afrique, troisième destination de ce produit chinois derrière le Moyen-Orient (14%).
Sur le continent africain, l’attractivité du fer chinois est telle qu’elle commence à reconfigurer le marché local dans des pays comme le Sénégal, malgré la prédominance des produits en provenance de Turquie. « Bien que la Turquie reste le principal fournisseur du Sénégal, la part des importations en provenance de Chine connaît une progression notable, passant de 3% en 2022 à 13% en 2024 », révèle une note d’analyse du marché local du fer à béton. Traduction : en seulement 2 ans, le volume des importations du fer à béton au Sénégal depuis la Chine a plus que quadruplé.
Et les conséquences sont immédiates sur le marché, où les producteurs locaux de ce matériau de construction sont à la peine. « Jusqu’en 2024, le prix du fer FE500 produit localement était inférieur au prix du FE500 importé. En 2025, la tendance s’inverse et le produit importé devient plus compétitif. En septembre 2025 (par exemple), l’écart de prix entre le fer à béton local et le fer importé atteint entre 54 323 à 51 254 FCFA par tonne selon la matière première utilisée (ferraille ou lingots de fer), principalement en raison de la baisse des cours internationaux tirée par le marché chinois. Cette évolution a contribué à réduire le coût d’achat des importateurs et renforce la compétitivité du fer à béton importé » par rapport au produit local, révèle la note d’analyse du marché sénégalais du fer à béton citée plus haut.
Une riposte occidentale immédiate
Pour éviter de se retrouver dans la situation inconfortable dans laquelle baigne actuellement le marché sénégalais du fer à béton, plusieurs pays dans le monde ont entrepris de protéger l’industrie sidérurgique locale, dès la baisse des coûts d’importation de ce matériau de construction sous l’effet des surcapacités de production chinoises. « L’arrivée massive de produits à bas prix sur le marché mondial a entraîné une réaction rapide des gouvernements : 81 enquêtes antidumping ont été ouvertes par 19 pays en 2024, soit une multiplication par cinq par rapport à 2023. Près de 80% de ces procédures visaient des producteurs asiatiques, dont la Chine représente plus d’un tiers. Plusieurs pays, dont les Etats-Unis, l’Union européenne, le Canada et l’Afrique du Sud ont adopté des mesures générales pour protéger leur industrie sidérurgique », fait remarquer un analyste des marchés des produits miniers.
Ainsi, depuis le 4 juin 2025, les Etats-Unis ont doublé de 25 à 50% les droits de douane sur les importations du fer et de l’aluminium ; le Canada a, au cours de la même année, instauré un quota d’importation du fer à béton et une surtaxe de 50% sur les importations dépassant le seuil autorisé pour les produits en provenance de pays comme la Chine, la Turquie et l’Inde. Attendue en cette année 2026, une mesure européenne devrait pour sa part autoriser jusqu’à 18 millions de tonnes d’importation d’acier en franchise de droits de douane, et un tarif dissuasif de 50% pour le surplus des importations, afin de prévenir un afflux excessif vers le marché européen des produits étrangers.
L’Afrique suit le mouvement, le Sénégal reste en retrait
En Afrique, ces mesures de protection de l’industrie sidérurgique locale ont été encore plus rudes en RD Congo, avec l’interdiction pure et simple des importations de fer à béton dans l’Ouest du pays. Cette mesure d’interdiction est également en vigueur depuis quelques années au Cameroun, en plus de l’instauration des normes obligatoires et d’une valeur de référence douanière de 900 FCFA par kilogramme visant à décourager les importations du fer à béton.
En Mauritanie, afin de réguler le marché intérieur, le Code général des impôts 2023 à prévu, en plus des droits de douane appliqués aux importations, des taxes indirectes telles que la taxe de consommation. Celle-ci s’applique à plusieurs produits, dont le fer à béton, avec un montant additionnel de 1 500 ouguiyas par tonne, soit environ 37,6 USD/T,
apprend-on d’un document officiel. Le Maroc a quant à lui choisi d’activer le levier des barrières non tarifaires, en instaurant dès janvier 2025 pas moins de 16 normes obligatoires pour les produits importés en fer et en acier.
A la différence des pays occidentaux et africains cités plus haut, aucune mesure n’a été prise au Sénégal pour protéger l’industrie locale des importations à bas prix. Au contraire, les décisions du gouvernement semblent avoir contribué à fragiliser la filière sidérurgique locale. En effet, jusqu’en 2024, la régulation des importations du fer à béton au Sénégal reposait sur des valeurs de référence douanière sensées décourager les importateurs.
Des pistes pour redresser la barre
Mais depuis l’année 2025, les pouvoirs publics sénégalais ont fait sauter le verrou de la valeur de référence au profit de la valeur transactionnelle, dont l’application peut automatiquement réduire le coût d’entrée des importations pour peu que la conjoncture internationale autour des prix soit favorable. Une telle mesure a pour conséquence de pénaliser l’attractivité du fer à béton local, dans un contexte de forte baisse des prix des importations, comme c’est le cas actuellement sur le marché international.
Pour redresser la barre, le Sénégal a encore le choix entre plusieurs options : un ajustement de la fiscalité à travers l’instauration de taxes additionnelles et/ou le relèvement du droit de douane sur le fer à béton actuellement fixé à 20%, la limitation des importations de ce matériau de construction par l’instauration d’un quota, ou encore l’activation du levier non tarifaire par l’introduction des normes nationales sur le fer à béton.

