Zlecaf : la CEA veut faire passer l’Afrique centrale de la ratification à l’application

Réunis à Yaoundé du 4 au 7 août 2026, les Comités nationaux de mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) des pays d’Afrique centrale ont été appelés à renforcer leurs capacités pour accélérer l’application concrète de l’Accord. Organisé par la Commission économique pour l’Afrique (CEA), le séminaire intervient à un moment charnière : pour la région, l’enjeu n’est plus seulement de préparer la mise en œuvre de la ZLECAf, mais de parvenir à faire circuler davantage de produits, de services et d’investissements entre les économies de la sous-région et au-delà.

6 Min Lecture

Suivez-nous sur nos chaînes   chaîne Telegram Invest-Time chaîne WhatsApp Invest-Time chaîne TikTok Invest-Time

Avec ses ressources naturelles, son potentiel agricole, ses marchés nationaux et sa position géographique stratégique, l’Afrique centrale dispose d’atouts considérables. Pourtant, ses économies restent encore faiblement intégrées. Les échanges intra-régionaux demeurent limités, les infrastructures de transport sont insuffisantes et les coûts logistiques continuent de réduire la compétitivité des entreprises.

De l’accord continental à la réalité régionale

La ZLECAf ouvre aux économies africaines un marché de plus de 1,4 milliard de consommateurs, avec un PIB combiné estimé à près de 3 400 milliards de dollars. Son ambition est de réduire progressivement les barrières au commerce, de stimuler les échanges intra-africains et de favoriser l’émergence de chaînes de valeur capables de dépasser les frontières nationales. Pour l’Afrique centrale, le potentiel est particulièrement important. La région regroupe notamment le Cameroun, le Gabon, la République du Congo, la République centrafricaine, le Tchad et la Guinée équatoriale, des économies aux profils différents mais qui partagent une forte dépendance aux exportations de matières premières.

Faire de la complémentarité une force commerciale

Le véritable enjeu consiste désormais à faire de cette complémentarité une force commerciale. Le bois gabonais ou congolais, le coton tchadien et centrafricain, les produits agricoles camerounais, les hydrocarbures et minerais de la région pourraient davantage alimenter des chaînes de transformation régionales plutôt que d’être exportés essentiellement sous forme brute vers les marchés extérieurs.

L’Afrique centrale exporte encore trop peu entre ses propres frontières

Le principal paradoxe est là : la région dispose de ressources importantes, mais peine encore à les transformer en échanges régionaux dynamiques. Au Cameroun par exemple, les exportations vers les autres pays africains se sont établies à 379 milliards de FCFA en 2023, soit seulement 12,7 % des recettes d’exportation du pays. Les importations en provenance du continent atteignaient parallèlement 476,2 milliards de FCFA, soit un déficit de 97,2 milliards de FCFA avec les partenaires africains.

Cette situation illustre un problème plus large pour l’Afrique centrale : la proximité géographique ne suffit pas à créer du commerce. Les entreprises doivent encore composer avec les barrières douanières, les difficultés de transport, les coûts logistiques élevés, les procédures administratives et l’insuffisance des infrastructures transfrontalières.

Créer des chaînes de valeur à l’échelle de l’Afrique centrale

L’un des enjeux majeurs de la ZLECAf pour la région sera précisément de dépasser la logique de concurrence entre économies nationales. L’Afrique centrale pourrait progressivement construire des chaînes de valeur régionales dans lesquelles plusieurs pays interviennent successivement dans la production d’un même bien.

Le coton produit au Tchad ou en République centrafricaine pourrait, par exemple, alimenter davantage les capacités de transformation régionales. Le bois produit au Gabon ou au Congo pourrait être transformé dans des unités industrielles de la sous-région avant d’être commercialisé sur le continent. Les produits agricoles camerounais pourraient alimenter les marchés voisins, tandis que les infrastructures logistiques et portuaires pourraient faciliter leur redistribution. La ZLECAf pourrait ainsi devenir un instrument d’industrialisation régionale, à condition que les pays parviennent à coordonner leurs politiques industrielles et commerciales.

Le défi des frontières

Mais avant de construire ces chaînes de valeur, encore faut-il fluidifier les échanges. En 2024, le commerce transfrontalier informel du Cameroun avec ses voisins affichait un déficit de 50,72 milliards de FCFA. Le pays enregistrait notamment des excédents avec le Tchad et la République centrafricaine, tandis que son déficit avec le Nigeria dépassait 111 milliards de FCFA. Au-delà des chiffres, ces données révèlent l’existence d’une activité commerciale transfrontalière importante qui ne passe pas toujours par les circuits formels.

Pour l’Afrique centrale, la mise en œuvre effective de la ZLECAf devra donc s’accompagner d’une simplification des procédures douanières, d’une meilleure interconnexion des systèmes administratifs, de postes frontières plus efficaces et d’une réduction des coûts liés au transport. La question des infrastructures est tout aussi déterminante. Routes, chemins de fer, ports, plateformes logistiques et réseaux numériques constituent les infrastructures physiques du marché africain.

Une fenêtre pour réduire la dépendance aux matières premières

Pour l’Afrique centrale, l’enjeu est surtout stratégique. La dépendance aux exportations de pétrole, de minerais, de bois ou d’autres matières premières expose les économies régionales aux fluctuations des cours internationaux. La ZLECAf offre potentiellement un autre modèle : utiliser le marché continental comme débouché pour les produits transformés.

Les projections de la Banque mondiale vont dans ce sens. Une mise en œuvre approfondie de la ZLECAf pourrait entraîner une progression importante des exportations intra-africaines d’ici 2035, avec notamment une hausse potentielle de 134 % des exportations de produits manufacturés et de 80 % pour l’agriculture et l’agroalimentaire. Pour la sous région, ces perspectives constituent autant d’opportunités que de défis.

Le séminaire de Yaoundé met aussi en lumière une autre réalité : la ZLECAf ne créera pas automatiquement des exportateurs. Pour profiter du marché continental, les économies d’Afrique centrale doivent d’abord disposer d’une offre productive suffisamment importante, diversifiée et compétitive. En groso modo,  la ZLECAf ne se gagnera pas dans les textes, mais sur les routes, aux frontières, dans les usines et dans les entreprises.

Pour en savoir plus...