La Cote d’Ivoire et le Sénégal n’adoptent pas la même politique en matière de subvention de l’énergie. La politique ivoirienne s’oriente vers un désengagement progressif des subventions généralisées au profit d’un rééquilibrage financier du secteur, tout en maintenant des aides ciblées pour les ménages modestes. En d’autres termes, elle repose sur un équilibre pragmatique entre la protection du pouvoir d’achat des ménages face aux chocs exogènes et la réduction progressive des charges financières de l’État par l’application de la vérité des prix.
En effet, pour faire face aux tensions internationales persistantes, le gouvernement a opéré un réajustement des prix administrés (hausse du super et du gasoil) tout en maintenant un amortissement étatique important pour éviter une répercussion brutale sur l’économie. Concernant l’électricité, la subvention repose principalement sur le Programme Électricité Pour Tous (PEPT), qui facilite l’accès au réseau pour les ménages à faible revenu
La Cote d’Ivoire opte la réduction progressive des charges financières de l’État par l’application de la vérité des prix
Par contre, le gouvernement sénégalais refuse catégoriquement d’adopter cette politique. Il maintient sa politique de subvention dudit secteur malgré les recommandations du Fonds monétaire international. Il faut savoir que l’’institution plaide, depuis quelques années, la suppression progressive des subventions de l’énergie consommée par les ménages. Pour le Fmi, « il serait important que ces subventions soient ciblées et reviennent aux structures qui en ont vraiment besoin tout en mettant en place un système de compensation pour les ménages les plus vulnérables ».
A en croire, Édward Gemayel, chef de mission du Fonds monétaire international (FMI), les subventions ont explosé pour atteindre jusqu’à 4% du produit intérieur brut (PIB) depuis le début de la pandémie de COVID-19. Et face à cette situation, soutient-il, dans une déclaration sur Reuters, « une suppression progressive de ces aides, soutenue par le FMI, serait nécessaire pour assainir les finances publiques du pays. La réduction des subventions à l’énergie serait une composante cruciale des réformes économiques entreprises sous la direction du nouveau président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye ».
Le Sénégal persiste dans sa volonté de privilégier un ciblage rigoureux
Cependant, force est de reconnaitre que le gouvernement sénégalaisne partage pas cet avis du Fmi. Il persiste, ainsi, dans sa volonté de privilégier un ciblage rigoureux et un soutien renforcé aux ménages vulnérables, tout en modulant les efforts d’ajustement face aux chocs exogènes des cours mondiaux des hydrocarbures. Une position qui se justifie, selon Idrissa Yaya Diandy, agrégé en économie à la faculté des Sciences économique et de gestion de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, par le fait que « la responsabilité d’un gouvernement est de trouver un équilibre entre la protection du pouvoir d’achat des ménages et la sousstenabilité des finances publiques ».
« Les recommandations de nos partenaires doivent être prises en compte »
Néanmoins, s’empresse de préciser l’économiste, « l’Etat doit, certes, continuer à jouer son rôle social, surtout dans un contexte de vie chère, mais il ne peut pas maintenir indéfiniment un niveau de subvention qui devient trop lourd pour le budget. L’enjeu est donc de trouver le juste milieu, en évitant à la fois une hausse trop brutale des prix et une dérive incontrôlée des dépenses publiques.
Il faut aussi préserver la confiance et maintenir un dialogue crédible avec les institutions financières et les partenaires du Sénégal ». Mais, poursuit-il, « cela ne signifie pas que les choix doivent être dictés de l’extérieur. Les recommandations de nos partenaires doivent être prises en compte, mais les décisions doivent rester guidées par nos réalités et priorités socioéconomiques ».
« Une solution durable serait de privilégier une réduction progressive et ciblée des subventions, tout en protégeant davantage les ménages les plus vulnérables. Car en définitive, il ne s’agit pas de choisir entre subventionner ou ne pas subventionner, mais de déterminer qui doit être protégé ? comment ? à quel niveau et pendant combien de temps ? », a-t-il conclu.
« Une solution durable serait de privilégier une réduction progressive et ciblée des subventions »
Interpellé sur la récente hausse du prix du carburant, qui peut être perçue comme une volonté des autorités de revenir sur sa décision de subventionner le secteur de l’énergie, l’expert s’est voulu très clair. Selon lui, « la récente hausse des prix à la pompe ne signifie pas forcément que l’État s’est retiré ou qu’il a commencé à réduire fortement son soutien.
Elle traduit surtout une réalité : le coût du maintien des prix administrés était devenu extrêmement lourd pour les finances publiques. Il faut comprendre qu’une subvention correspond, en termes simples, à la différence entre le coût réel auquel le carburant revient et le prix payé par le consommateur à la pompe. Lorsque les cours internationaux du pétrole augmentent, cette différence se creuse ».
Dans ce contexte, poursuit-il, « une hausse des prix à la pompe peut simplement permettre de limiter l’augmentation de la facture supportée par l’État, sans pour autant entraîner nécessairement une baisse immédiate du montant global des subventions. Nous semblons d’ailleurs être davantage dans ce cas de figure dans la mesure où l’enveloppe consacrée aux subventions énergétiques, initialement prévue à 250 milliards de FCFA, a été réévaluée à 729 milliards de FCFA. On est donc loin d’une diminution de l’effort budgétaire de l’État ».
« La récente hausse des prix à la pompe ne signifie pas forcément que l’État s’est retiré »
A en croire notre interlocuteur, sans l’ajustement tarifaire intervenu à la mi-août, les estimations font état d’une facture annuelle des subventions énergétiques qui aurait pu dépasser 1 069 milliards de FCFA : « C’est dire à quel point la situation devenait difficilement soutenable pour le budget national. La hausse des prix du carburant doit donc être comprise dans ce contexte.
Il ne s’agit pas d’une suppression des subventions, mais d’une mesure visant à contenir une charge budgétaire devenue préoccupante, alors que plus de 245 milliards de FCFA avaient déjà été mobilisés pour les subventions aux carburants depuis décembre 2025. L’ajustement des prix apparaît ainsi davantage comme une mesure de maîtrise de la charge budgétaire qu’un véritable désengagement de l’État ».
Une baisse de 18,2 milliards du chiffre d’affaires de la Senelec suite à une baisse des prix de l’électricité
A noter qu’en fin novembre 2025, la commission de régulation du secteur de l’énergie a pris 56 décisions de compensation tarifaire dans le secteur de l’électricité. Déjà en janvier 2026, le tarif de l’électricité a connu une baisse. Le prix du kilowattheure pour la tranche comprise entre 0 et 150 kWh passe de 91 Fcfa à 82 FCfa, soit une réduction de 10 %. La mesure concerne 2,6 millions de clients et entraîne une réduction estimée à 18,2 milliards FCFA du chiffre d’affaires de Senelec.
L’objectif de la réduction du tarif de la première tranche, selon le gouvernement, est de « préserver le pouvoir d’achat des ménages modestes dans un contexte de coût de la vie élevé ». Cependant, pour les autres niveaux de consommation restants, les tarifs restent inchangés. Par exemple, la deuxième tranche (151 à 250 kWh) reste toujours facturée à 136,49 FCfa le kWh, tandis que la troisième tranche – au-delà de 250 kWh – est fixée à 159,36 FCfa le kWh.
En 2024, aussi, la Société Nationale d’Electricité (SENELEC) a enregistré un chiffre d’affaires de 709,06 milliards de FCFA, alors que d’après les estimations de la Commission de Régulation du Secteur de l’Energie (CRSE), au regard de l’inflation et du prix des combustibles, ces revenus devraient plutôt s’élever à 923,78 milliards de FCFA, d’où un manque à gagner de 214,72 milliards de FCFA.

