Depuis le Consensus de Douala de 2017, les pays d’Afrique centrale ont multiplié les initiatives destinées à améliorer le climat des affaires et à attirer davantage d’investissements. Simplification administrative, digitalisation des procédures et révision des cadres réglementaires ont progressivement intégré les stratégies nationales. Pourtant, les entreprises continuent de faire face à des difficultés d’accès au financement, aux infrastructures, aux compétences et aux marchés.
C’est sur cet écart entre les réformes annoncées et leurs effets réels que la Commission économique pour l’Afrique entend agir. À travers sa 42e session du Comité intergouvernemental des hauts fonctionnaires et experts de l’Afrique centrale, l’institution veut encourager les États à renforcer l’application, le suivi et l’évaluation de leurs engagements. Pour son directeur du Bureau sous-régional pour l’Afrique centrale, Jean Luc Mastaki Namegabe, l’enjeu n’est plus d’allonger la liste des mesures, mais de les rendre opérationnelles afin qu’elles produisent des résultats tangibles pour le secteur privé.
Passer des réformes aux résultats concrets
Depuis le Consensus de Douala de 2017, les pays d’Afrique centrale ont engagé plusieurs réformes pour améliorer le climat des affaires. Simplification des procédures administratives, digitalisation des services publics et évolution des cadres réglementaires figurent parmi les mesures mises en place. Pourtant, les résultats restent en deçà des attentes, alors que les économies de la sous-région demeurent fortement dépendantes des exportations de produits primaires et restent exposées aux fluctuations des marchés internationaux.
Pour la CEA, le principal défi consiste désormais à transformer les engagements politiques en changements perceptibles pour les entreprises. Jean Luc Mastaki Namegabe, directeur du Bureau sous-régional de la CEA pour l’Afrique centrale, insiste sur cette nécessité :
Nous ne sommes pas en train de rallonger la liste des réformes. Nous sommes en train de parler de la façon de les rendre plus opérationnelles.
Cette orientation suppose de dépasser une approche centrée sur l’adoption des textes. Une réforme ne produit pas nécessairement les effets attendus parce qu’elle a été annoncée ou inscrite dans un dispositif juridique. Son impact dépend aussi de son application, des moyens mobilisés, de la coordination des administrations et de la capacité des entreprises à en tirer profit.
Les PME représentent environ 90 % du tissu entrepreneurial
Les petites et moyennes entreprises occupent une place majeure dans le tissu économique de l’Afrique centrale. Elles représentent environ 90 % du tissu entrepreneurial, mais une partie importante d’entre elles évolue dans l’informel ou demeure peu visible dans les circuits institutionnels. Cette situation limite leur accès aux financements bancaires, aux comptes professionnels, aux dispositifs publics d’accompagnement et aux marchés structurés. Pour les entreprises qui souhaitent investir, augmenter leur production ou recruter, les difficultés ne se résument donc pas aux formalités administratives. Elles concernent également la disponibilité du crédit, les compétences de gestion, la maîtrise des outils comptables et la capacité à présenter des projets suffisamment structurés.
Le problème ne concerne pas uniquement les petites structures. Des entreprises de plus grande taille, y compris publiques, peuvent également rencontrer des difficultés de financement lorsque leurs documents comptables, leurs systèmes de reporting ou leur gouvernance ne répondent pas aux exigences des établissements financiers. Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) prennent aussi une place croissante dans l’évaluation des entreprises et de leurs projets. L’amélioration du climat des affaires doit ainsi aller de pair avec le renforcement des capacités des entreprises. La formalisation, la transparence financière et la qualité de la gestion deviennent des conditions importantes pour accéder durablement aux financements et soutenir la croissance.
Une croissance autour de 3 %, encore insuffisante pour transformer les économies
La croissance économique reste un autre enjeu central. Selon les échanges présentés lors des travaux, le rythme de progression des économies d’Afrique centrale, situé autour de 3 %, ne permet pas encore d’accélérer suffisamment la transformation productive et de produire les effets attendus sur le secteur privé.
Les données de croissance réelle du produit intérieur brut (PIB) pour 2025, issues de la base des Perspectives de l’économie mondiale du Fonds monétaire international d’avril 2026, illustrent des situations différentes dans la sous-région : 3,5 % au Cameroun, 3,1 % en Angola, 2,5 % au Gabon, 2,4 % au Congo, 4,8 % en République centrafricaine et 5,7 % en République démocratique du Congo. Ces taux ne suffisent toutefois pas, à eux seuls, à mesurer la diversification économique. La question porte aussi sur la nature de la croissance, sa capacité à développer des activités productives, à créer des emplois et à renforcer la transformation locale des ressources. Jean Luc Mastaki Namegabe établit un lien entre le rythme de croissance et les résultats obtenus par les entreprises :
La vitesse aussi dans le taux de croissance explique pourquoi nous n’avons pas réussi à impacter les entreprises.
L’enjeu est donc de faire en sorte que la croissance se traduise davantage par l’expansion des entreprises, la création de valeur ajoutée locale et l’élargissement des activités économiques au-delà des produits primaires.
La discipline de l’exécution au cœur du dispositif
Au-delà de la conception des politiques publiques, la CEA met l’accent sur leur exécution. Le Dr Adama Coulibaly résume cette orientation en une formule :
Nous voulons mettre l’accent sur la discipline de l’exécution.
Cette discipline suppose des responsabilités clairement définies, des moyens adaptés, des échéances suivies et des mécanismes permettant de vérifier les résultats. Elle implique également une meilleure coordination entre les administrations, les organismes publics et les partenaires chargés d’accompagner les réformes. Les difficultés relevées dans la mise en œuvre des politiques tiennent notamment au manque de personnel qualifié, à l’insuffisance des systèmes d’information, aux contraintes financières, au renouvellement fréquent des équipes et à la coordination irrégulière entre les institutions. Dans certains cas, l’avancement des réformes reste lié à des projets financés par des partenaires techniques et financiers, ce qui peut fragiliser leur continuité lorsque les ressources ne sont pas disponibles.
Pour le Dr Adama Coulibaly, la gouvernance constitue un facteur déterminant. Les gouvernements conservent la responsabilité de conduire les politiques économiques, tandis que la CEA intervient dans un rôle d’appui et de conseil. L’institution ne peut pas se substituer aux États dans leurs décisions, mais elle peut les accompagner dans l’identification des blocages et l’amélioration du suivi des engagements. La CEA souhaite également que l’évaluation des réformes ne repose pas uniquement sur les administrations qui les mettent en œuvre.
Les gouvernements ne peuvent pas être les seuls à évaluer leurs propres réformes ,
souligne Jean Luc Mastaki Namegabe.L’objectif est de favoriser une évaluation plus indépendante et partagée, fondée sur des indicateurs mesurables, des données régulièrement actualisées et les effets réellement observés dans les entreprises.
Sept priorités pour améliorer l’environnement des entreprises
Les travaux de la 42e session mettent en avant sept domaines d’action pour renforcer le climat des affaires et soutenir le secteur privé en Afrique centrale. La première priorité concerne la simplification de la création et de la gestion des entreprises. Les guichets uniques doivent permettre de regrouper les formalités, de réduire les délais et de limiter les coûts administratifs. La digitalisation peut également faciliter les démarches, à condition que les services soient accessibles et effectivement opérationnels. La deuxième porte sur la modernisation de la fiscalité et des procédures douanières. La réduction des coûts de conformité, la prévisibilité des règles et la simplification des procédures sont essentielles pour permettre aux entreprises de planifier leurs activités.
La troisième priorité vise à renforcer la sécurité juridique et judiciaire des investissements. La clarté des règles, le traitement des différends commerciaux et l’application des décisions contribuent à réduire l’incertitude pour les opérateurs économiques. La quatrième concerne l’accès au financement, particulièrement pour les PME. Elle suppose de développer les marchés financiers, les mécanismes de garantie et des instruments adaptés aux besoins des entreprises qui ne disposent pas de garanties suffisantes pour obtenir un crédit classique.
La cinquième priorité porte sur les compétences et le capital humain. La formation doit mieux correspondre aux besoins des secteurs productifs afin de réduire les écarts entre les qualifications disponibles et les compétences recherchées par les entreprises. La sixième vise à stimuler l’innovation et l’adoption des technologies. La modernisation des procédés de production, l’utilisation des outils numériques et le développement de solutions adaptées aux marchés locaux peuvent contribuer à améliorer la productivité.
Enfin, la septième priorité concerne la gouvernance, la coordination institutionnelle et le suivi-évaluation. Elle doit permettre de passer d’engagements généraux à des objectifs précis, assortis d’indicateurs et de mécanismes de redevabilité. Ces priorités sont complémentaires. La simplification administrative aura une portée limitée si les entreprises restent privées de financement, tandis que les crédits ne suffiront pas si les infrastructures, les compétences ou la sécurité juridique font défaut.
Le financement, un passage obligé pour les entreprises
L’accès au financement demeure l’un des obstacles majeurs à la croissance des entreprises. Les PME ont souvent besoin de ressources pour acheter des équipements, augmenter leurs capacités de production, financer leurs stocks ou conquérir de nouveaux marchés. Mais l’absence de garanties, l’informalité et la faiblesse des documents financiers peuvent réduire leurs possibilités d’obtenir des crédits.
La CEA accompagne notamment les entreprises dans la structuration de projets susceptibles d’être présentés à des partenaires financiers. En République centrafricaine, l’institution a facilité des échanges avec la Tunisie pour renforcer les capacités du secteur privé et de l’administration publique en matière de montage de projets. Cette démarche vise à rapprocher les besoins des entreprises des exigences des financeurs. Un projet doit présenter des objectifs clairement définis, un modèle économique cohérent, des données financières crédibles et une capacité de mise en œuvre. La qualité du projet compte donc autant que l’existence d’un dispositif de financement.
Pour les États, le défi est de faire progresser simultanément la formalisation des entreprises, la qualité de l’information financière et le développement d’instruments adaptés aux réalités des PME. Les zones économiques spéciales doivent encore être opérationnalisées. Les zones économiques spéciales (ZES) figurent parmi les outils susceptibles de favoriser l’industrialisation, d’attirer des investissements et de faciliter la concentration d’activités productives. Plusieurs pays ont inscrit ces dispositifs dans leurs stratégies de développement, mais leur mise en œuvre demeure un défi dans une partie de l’Afrique centrale.
Pour produire des résultats, ces zones doivent disposer d’infrastructures fonctionnelles, d’un cadre réglementaire lisible, de procédures administratives efficaces et de conditions favorables à l’installation des entreprises. Elles doivent également être reliées aux fournisseurs locaux, aux marchés et aux chaînes de valeur régionales. Le Gabon offre un exemple avec la zone économique spéciale de Nkok et le développement de la transformation du bois. La politique de transformation locale, associée à cet écosystème industriel, illustre la possibilité d’organiser autour d’une ressource locale des activités qui vont au-delà de son exportation à l’état brut. L’enjeu pour les pays de la sous-région consiste à rendre opérationnels les dispositifs annoncés et à mesurer leur capacité à attirer des entreprises, à créer de la valeur ajoutée et à développer des emplois.
Transformer les ressources locales en chaînes de valeur
La diversification économique implique de mieux transformer les ressources disponibles dans la sous-région. L’agro-industrie, le bois, les minerais critiques, les produits pharmaceutiques, les matériaux de construction et les services numériques figurent parmi les secteurs susceptibles de soutenir le développement de nouvelles activités productives. Le défi consiste à structurer des chaînes de valeur dans lesquelles la production, la transformation, la logistique et la commercialisation se renforcent mutuellement. L’exportation de matières premières sans transformation locale limite les possibilités de développer des compétences industrielles, des fournisseurs et des activités à plus forte valeur ajoutée.
Au Cameroun, la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30) identifie notamment l’agro-industrie, le bois, les matériaux de construction, la métallurgie, la chimie, la pharmacie, le textile et les industries numériques parmi les domaines de transformation productive. La République démocratique du Congo cherche, de son côté, à développer la transformation locale des minerais critiques, notamment dans la perspective de chaînes de valeur liées aux batteries. L’accord conclu avec la Zambie s’inscrit dans cette orientation. Ces initiatives montrent l’importance de politiques capables de relier les ressources naturelles à des activités industrielles et commerciales plus diversifiées.
Mais la mise en place de chaînes de valeur ne dépend pas uniquement de la disponibilité des matières premières. Elle exige des infrastructures fiables, des compétences, des financements, des débouchés commerciaux et une coordination entre les acteurs publics et privés.
Le Cameroun mise aussi sur l’économie bleue
Les possibilités de diversification ne se limitent pas à l’industrie manufacturière. La CEA accompagne également une réflexion sur le développement de l’économie bleue au Cameroun, en s’appuyant sur le potentiel des ressources en eau du pays, présenté lors des échanges comme celui d’un « château d’eau ».
Une étude de faisabilité a été réalisée. La prochaine étape consiste à mobiliser des partenaires financiers afin de poursuivre le développement de cette orientation. L’économie bleue peut recouvrir plusieurs activités liées aux ressources aquatiques, mais la concrétisation des projets dépendra de leur structuration, de leur financement et des conditions de leur mise en œuvre. L’agriculture et l’agro-industrie représentent également des pistes de développement pour le Cameroun et les autres pays de la sous-région. Leur potentiel économique dépendra notamment de la capacité à accroître la transformation locale, à améliorer l’accès aux marchés et à structurer des projets viables.
L’intégration régionale pour élargir les débouchés
La taille limitée de plusieurs marchés nationaux constitue un autre obstacle à l’expansion des entreprises. L’intégration régionale peut leur offrir des débouchés plus importants, favoriser les échanges de biens et de services et soutenir le développement de chaînes de valeur dépassant les frontières nationales.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) et le Programme de développement industriel et de diversification économique de l’Afrique centrale (PDIDE-AC) font partie des cadres qui peuvent soutenir cette dynamique. Leur efficacité dépendra toutefois de leur traduction en mesures concrètes : réduction des obstacles au commerce, harmonisation des procédures, amélioration des infrastructures de transport et facilitation de la circulation des produits.
Pour les entreprises, l’accès à un marché régional plus large peut justifier des investissements dans les équipements, la transformation et la distribution. Mais ces possibilités resteront limitées si les formalités transfrontalières, les coûts logistiques et les différences dans l’application des règles continuent de freiner les échanges. L’intégration régionale doit donc être considérée comme un levier complémentaire des réformes nationales. Elle peut permettre aux entreprises de changer d’échelle, à condition que les engagements des États se traduisent par des conditions d’accès au marché réellement améliorées.
Mesurer les effets des réformes sur les entreprises
Pour la CEA, l’enjeu des prochaines années sera de vérifier si les réformes engagées modifient concrètement les conditions d’activité du secteur privé. Le suivi ne devrait pas se limiter au nombre de textes adoptés ou de procédures annoncées, mais porter également sur les délais de création d’entreprise, les coûts administratifs, l’accès au financement, la transformation locale et la capacité des entreprises à se développer.
Des tableaux de bord numériques, des évaluations régulières et des indicateurs communs pourraient faciliter le suivi des engagements et l’identification des blocages. Une telle approche permettrait de mieux distinguer les mesures effectivement appliquées de celles qui restent au stade de l’annonce. La CEA entend ainsi jouer un rôle de partenaire stratégique auprès des États, en apportant son expertise et en favorisant une évaluation plus rigoureuse des politiques. La responsabilité de l’exécution reste néanmoins celle des gouvernements, qui doivent mobiliser les ressources, coordonner les institutions et maintenir les réformes dans la durée.
La mise en œuvre, principal test de la diversification économique
À cinq ans de l’échéance de la Décennie de la diversification économique 2021-2030, l’Afrique centrale doit accélérer la transformation de ses engagements en résultats mesurables. L’amélioration du climat des affaires, le financement des PME, la modernisation des administrations, le développement des zones économiques spéciales et l’intégration régionale constituent autant de leviers pour soutenir le secteur privé.
La difficulté ne réside donc pas uniquement dans l’identification des réformes à mener. Elle tient aussi à la capacité des États à les appliquer, à les financer et à mesurer leurs effets. C’est sur cette exécution que se jouera une partie de la capacité des économies de la sous-région à diversifier leurs activités et à renforcer la place des entreprises dans la création de valeur.

